Téhéran, Riyad : De qui les Palestiniens sont-ils la variable d’ajustement ? [3]

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Aux lendemains de sa victoire divine (sic), le HAMAS tente d’engranger des points & de faire avancer sa cause. Classique, direz-vous. Sauf que commence à poindre une sourde opposition des… monarchies du Golfe persique qui – à tort ou à raison, ça n’est pas le sujet de cet entretien – voient dans le pouvoir sis à Gaza davantage des proxies de Téhéran que d’authentiques défenseur de la cause arabe. Laquelle, d’ailleurs ? Cette problématique du peu de cas fait des Palestiniens par les capitales arabes n’est pas, non plus, une franche nouveauté : elle occupait une part important du film Ô Jérusalem1, le film d’Élie Chouraqui, qui remonte quand même à 2006. quant au livre du même nom : 1971. partie 3.

| Q. La visite du général Kokhavi à Washington, en quelques mots ?

Jacques Borde. Vous savez ce genre de visite est toujours très technique. Tout y est balisé et chronométré presque à la seconde. Là, avec un Rosh Ha’Mateh Ha’Klali2, le Rav Alouf3 Aviv Kokhavi4, entouré :

-du général Amit Saar, de la Division de Recherche de l’Agaf A’Modin (A’Man, SR militaires),
-du patron du Strategy & Third-Circle Directorate nouvellement créé, le Alouf5 Tal Kalman. Encore plus que d’habitude.

| Q. Et pas de voix discordantes par rapport à cette visite, côté US ?

Jacques Borde. Je vois à quoi vous faites allusion : la polémique autour des propos de la Représentante Ilhan Omar sur une comparaison entre les Tāliban6, Israël, et le HAMAS. Mais, Ilhan Omar, antisémite notoire, n’en est pas à son premier dérapage. Le 7 janvier 2020, l’ONG Stop Antisemitism faisait d’elle l’« antisémite de l’année » 2019.

Sur ce point, je pense que :

Primo, Nancy Antoinette P. Pelosi, Speaker of the US House of Representatives7, aura veillé au grain. Sa propre crédibilité politique étant déjà fortement entamée, avait-elle le choix, d’ailleurs ?

Secundo, les visiteurs israéliens dont il est question n’avaient, me semble-t-il, pas à rencontrer le House Committee on Foreign Affairs, dont est membre Ilhan Omar.

En fait, Kokhavi a, surtout, rencontré le 28th US Secretary of Defense, le général Lloyd James Austin III8, ainsi que le Chairman of the Joint Chiefs of Staff9, le général Mark A. Milley.

À ce stade, évoquons le énième camouflet fait au HAMAS et à sa victoire divine (sic) : Yaïr Lapid, tout nouveau titulaire du Misrad Ha’Hutz, parti pour les Émirats arabes unis (EUA), pour y  inaugurer :

-l’ambassade israélienne d’Abu Dhabi ;
-le consulat de Dubaï. C’est le premier déplacement de Lapid à l’étranger en tant que chef de la diplomatie israélienne.

« Les liens entre Israël et les EAU sont une relation importante qui profite non seulement aux citoyens des deux pays mais au Moyen-Orient tout entier », a également fait savoir le Misrad Ha’Hutz dans un communiqué.

| Q. Bizarrement, Riyad se montrerait plus souple avec les Iraniens qu’avec les Palestiniens ?

Jacques Borde. Quelque part, oui. Mais ça n’a rien de bizarre, c’est logique, très logique même.

Ce pour deux raisons faciles à comprendre, l’administration wahhabî de S.A.R Mohamed MBS Ibn-Salmān Āl-Séʻūd, à la fois prince héritier d’Arabie Séoudite et ministre séoudien de la Défense, est :

1- engluée dans sa via factis au Yémen. Et aimerait bien s’en dégager.
2- confrontée à des attaques répétées de missiles et de drones contre ses infrastructures pétrolières, qu’elle impute à l’Iran. Donc, pragmatique, Riyad s’adresse à celui qu’elle tient pour le commanditaire de ces attaque. C’est froid, calculé, mais lucide.

Dès lors, Riyad, qui voit midi bien à sa porte, s’oppose à ce que les problèmes plus larges – par là, entendons autres que la renégociation de l’accord sur le nucléaire iranien ou Joint Comprehensive Plan of Action (JCPoA)10 Barnāme-é Jāme-é Eqdāme Moshtarak (BARJAM) pour les Iraniens – soient mis de côté.

C’est aussi pour cette raison que Riyad, sans attendre les résultats des négociations à Vienne, a entamé, dès avril 2021 à Bagdad, des discussions directes avec Téhéran. Donc, sur ce dossier, l’administration Salmān se la joue perso, sans beaucoup se préoccuper de que peuvent penser Jérusalem ou Washington.

| Q. Et, vous ne pensez pas que cette tendance actuelle aux discussions régionales pourrait tempérer les ardeurs du JIP ?

Jacques Borde. Cela pourrait, mais ça n’est pas certain.

Certes, plus la situation reste globalement calme dans cette partie du Levant, plus cela permet de faire avancer les discussions. La tension engendre la tension. Sauf que :

1- les deux dossiers, Gaza et le Yémen, n’ont pas de liens directs. Sauf que Riyad est aussi un cash-payeur de la Bande de Gaza.
2- le Harakat al-Jihâd al-Islami fi Filastīn (JIP)11 est plus tributaire de Téhéran que de Riyad, qui suit son propre agenda sur la question palestinienne.
3- le JIP peut aussi être tenté de s’affranchir de ce qu’on lui dit à l’oreille.

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Être le proxy ou l’asset de quelqu’un peut aussi avoir des limites.

Ainsi, je me souviens qu’à l’orée de la 1ère Guerre du Golfe, Riyad, qui arrosait (sic) le vivier terroriste de ses pétrodallars du Maghreb à l’Afghanistan, avait fait passer le mot de lâcher Saddam Hussein. Quasiment personne n’a suivi ces conseils de modération (sic).

Alors, évitons de trop parier sur la discipline (sic) de tel ou tel groupe vis-à-vis de ses sponsors. Parfois, on a des surprises.

Et, je vous le rappelle, Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH)12, a toujours eu dans ses vues d’ouvrir un front du djihâd dans l’ex-Palestine mandataire.

| Q. Question iconoclaste et simple à la fois : où est la force des Iraniens par rapport aux Séoudiens ?

Jacques Borde. D’étonnantes capacités à se projeter, puis à assurer la logistique de leurs liges (proxies, alliés, etc.).

En exemple, prenons le Yémen. Riyad a dû se dire : certes l’Iran soutient Al-Ḥūthīyūn13, mais, pour eux, ça va être la quadrature du cercle :

-un peu loin.
-embargo international sur les armes.
-marines sur zone. Et pas n’importe lesquelles (États-Unis, Royaume-Uni, EAU, Arabie Séoudite, etc.).

Donc le soutien iranien restera limité. Que nenni.

Tout au contraire, non seulement les Houthis ont mis en œuvre jusqu’à des missiles de croisière, mais plus on avançait dans le temps, plus Al-Ḥūthīyūn portait des coups assurés aux Séoudiens.

| Q. Et le sort des populations civiles ?

Jacques Borde. Excusez-moi, mais je croyais qu’on parlait de géopolitique.

J’ai l’air insensible, mais en cette affaire yéménite, tout le monde – entendez par là, Riyad, Paris, Londres, Washington, Téhéran, etc. – se contrefiche des populations civiles. Les plus indignes en cette affaire étant les Français. Je me souviens de tant de réunions, à Paris, à l‘Institut du Monde arabe (IMA) notamment, où venaient se goberger les Kakous du Niais d’Orsay, assurant le verre de champagne d’une main et la brochette d’agneau de l’autre, les Yéménites qui nous invitaient, de leur indéfectible amitié.

Une fois encore, le régime de Paris aura poignardé dans le dos ses plus vieux amis, préférant caser sa quincaillerie militaire à Riyad.

Maintenant, à chacun de balayer devant sa porte : vous croyez que Ismaël Rolex Haniyeh, se soucie des Gazaouis ?

| Q. Revenons à Gaza : DA’ECH peut-il profiter de la situation ?

Jacques Borde. Oui et non, je dirai. La tentative de séduction d’Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH) est forte. Mais les Palestiniens ont une certaine habitude des faux prophètes. C’était déjà le cas en 1948, repassez-vous Ô Jérusalem de Chouraqui, vous saisirez mieux le sujet.

Or, les groupes armés de Gaza ont besoin d’une logistique solide. Et, sur ce point, ce sont les Iraniens qui s’en sortent le mieux.

| Q. Mais DA’ECH a toujours projeté ses ouailles un peu partout ?

Jacques Borde. Tout à fait, on a vu débarquer ses Unlawful combatants14, à peu près partout : Syrie, Liban, Irak.

Mais aussi parce que l’Occident y a pris une part certaine. Les Occidentaux ont toujours fermé les yeux, lorsqu’ils ne facilitaient pas le transit des Kamiz brunes nazislamistes :

-du Sahel en Libye.
-de Syrie en Libye.
-de Libye en Syrie.
-de Syrie en Libye bis.

| Q. On a fermé les yeux ?

Jacques Borde. Quand le régime de Paris, et ses SR forcément, ont laissé nos jeunes (sic) de cité aller faire leur djihâd en Syrie, en partant par groupes entiers en vacances en Turquie, ça n’était plus simplement fermer les yeux, c’était prendre une part active à ce terrorisme international. Ça allait, ça venait. Ça re-allait, ça revenait.

Franchement, vous voyez le Sherut ha’Bitaron ha’Klali (SHABAK)15 agir de même à Lod ou Ben-Gourion ?

| Q. Qui en Europe ?

Jacques Borde. Tout le monde, en fait. Londres, Paris, Berlin, Bruxelles, etc., ont cru s’acheter une paix sociale. Tout ça a vraiment démarré lorsque du Londonistan partaient des vols entiers d’Islamos qui faisaient des A/R entre Londres et Islamabad. Mais comme c’était pour la bonne cause : combattre les Soviétiques !

Le souci, c’est que qui part, revient. Avec son brevet de Takfir en poche.

Les Algériens, qui ont payé un lourd tribut à ces Afghans16, nous avaient prévenu. Mais personne n’a tenu compte du message.

| Q. Sauf Jérusalem, je suppose ?

Jacques Borde. C’est un autre sujet. Les Israéliens ont toujours eu leur propre agenda, leur modi operandi. Et une praxis qui remonte à loin.

Mais c’est là un autre sujet que nous aborderons une autre fois.

Notes

1 Film français de 2006. En fait ; l’adaptation cinématographique du roman éponyme de Dominique Lapierre et Larry Collins. Il retrace l’immigration juive en Palestine mandataire au lendemain de la 2ème Guerre mondiale, la création de l’État d’Israël, et les différents enjeux qui opposeront les forces de Défense d’Israël (Haganah, Irgoun…) à l’alliance arabe pour reconquérir Jérusalem. Plutôt bien fait, mais très de gauche.
2 Ra’Mat’Kal, chef d’état-major israélien.
3 Lieutenant-général.
4 Considéré comme un faucon face à l’Iran notamment, jugeant inéluctable une « prochaine guerre » avec Téhéran. Le général Kokhavi est également opposé au Joint Comprehensive Plan of Action (JCPoA), signé à Vienne le 14 juillet 2015.
5 Ou brigadier-général.
6 Littéralement : Ceux qui exigent [le savoir], pluriel de Talib (Taliban s’écrit donc sans ‘s’ final) terme pour désigner des étudiants en religion. À traduire plus classiquement par Séminaristes.
7 Présidente (et chef de la majorité démocrate) à la Chambre des Représentants.
8 Précédemment 12th Commander of United States Central Command (CENTCOM).
9 Ou Chef d’État-Major des armées des États-Unis.
10 En français Plan d’action global commun (PAGC).
11 Ou Jihâd islamique palestinien.
12 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
13 Officiellement ʾAnṣār Allāh, أَنْصَار ٱللَّٰه, issu du Forum des jeunes croyants, organisation religieuse zaïdite (donc chî’îte) culturelle co-fondée en 1992 par Hussein Badreddine al-Houthi et Mohamad Azzane. Leur devise est « Dieu est le plus grand, Mort à l’Amérique, Mort à Israël, Maudits soient les juifs, Victoire à l’islam ».
14 Traduite par combattant illégal, combattant ennemi ou encore combattant ennemi illégal. Défini dans le PATRIOT Act, ou plus précisément le Uniting & Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept & Obstruct Terrorism Act of 2001, pris sous la présidence de George W. Bush, qui permet de soustraire au droit commun les combattants armés capturés dans le cadre de la guerre contre le terrorisme.
15 Sherut ha’Bitaron ha’Klali. Ou Shin-Beth (SHABAK étant l’acronyme), Le terme qui était tombé en désuétude semble avoir de nouveau la ferveur des media.
16 La manière de nommer ceux qui avaient fait leurs classes en Afghanistan. Contre les Russes puis contre les Occidentaux.

 

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