Paris/Jérusalem : Entre Je t’aime & moi non plus ? [2]

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On ne peut pas dire que les relations France-Israël aient été topissimes, Netanyahu regnante. Qu’attendre de celles avec l’administration Bennett ? Qui, vu des coursives du Niais d’Orsay, semble, déjà, être affligée du tort d’être trop à droite. Un comble venant d’un régime de Paris plus européiste & munichois, alors que fondé par le général de Gaulle !… Partie 2.

| Q. Quid du pataquès électoral français. Vous croyez que les Israéliens y comprennent encore quelque-chose ?

Jacques Borde. Les Francophones, oui. Les autres ont peut-être des préoccupations plus immédiates. Comment ne pas les comprendre.

Par ailleurs, pensant à ceux qui croient encore que Paris fait partie des amis géopolitiques sûrs de l’État hébreu, je crois qu’ils se fourrent le doigt dans l’œil.

| Q. Un désamour, alors. Pourquoi ?

Jacques Borde. Arrêtons de tourner autour du pot. Parce qu’existe au sein de la Gauche financiarisée un fort courant d’antisémitisme rance. Les crises et les guerres au Levant permettant de travestir cette doxa derrière des paravents divers et variés :

droits de l’Homme (sic).
-pacifisme.
-droits des peuples à disposer d’eux-mêmes. Etc. !…

Cette Gauche financiarisée régnant sans partage sur le cloaca mediatica maxima et la culture depuis 1968, c’est elle qui dit le bien et le mal. Par voie de conséquence, l’autre souci, ce sont évidemment les figures historiques de cette Gauche financiarisée qui dégagent de franches fragrances de fosse d’aisance.

| Q. Carrément, vous pensez à qui ?

Jacques Borde. Limitons-nous à un seul exemple, sinon on va y passer la nuit.

Jaurès par exemple : belle figure au Panthéon de la gôôôche. Or, c’est bien le même Jaurès qui nous parle des juifs qui, « par l’usure, l’infatigable activité commerciale et l’abus de l’influence politique, accaparent peu à peu la fortune, le commerce, les emplois publics (…). Ils tiennent une grande partie de la presse, les grandes institutions financières, et quand ils n’ont pu agir sur les électeurs, ils agissent sur les élus ».

Cool le Jojo !

Ah, oui c’est bien la Gauche financiarisée qui nous remonte les bretelles, à chaque fois que le mot race apparaît au coin d’une porte politique ou médiatique.

Pourvu qu’elle soit de droite, bien sûr.

On va devoir rebaptiser pas mal d’écoles et de lycées (la grande mode du moment), parce que dans ce registre, le père Jaurès avait la plume bien trempée, assurant que « nous savons bien que la race juive, concentrée, passionnée, subtile, toujours dévorée par une sorte de fièvre du gain quand ce n’est pas par la force du prophétisme, (…) manie avec une particulière habileté le mécanisme capitaliste, mécanisme de rapine, de mensonge, de corset, d’extorsion ».

Quand je parlais de fosse d’aisance !…

| Q. Outre-Atlantique existent des instances qui se chargent d’arrondir les angles, en cas de crise, entre Washington et Jérusalem. Ça existe en France ?

Jacques Borde. Oui, tout à fait. Mais pas à la même échelle.

D’une manière générale l’hêgêmon thalassocratique étasunien est aussi la terre des lobbies. Sur le sujet qui nous concerne, le plus connu est l‘American Israel Public Affairs Committee (AIPAC), créé en 1963. Une belle machine !

Donc ne soyez pas surpris que l’AIPAC soit considéré comme un des lobbies les plus puissants (et efficace) des États-Unis. L’AIPAC qui, par ailleurs, soutient traditionnellement la droite israélienne, et, de ce fait, réputé proche du Likoud. L‘American Israel Public Affairs Committee s’appuie sur un réseau de plus de 70 organisations juives qui lui sont affiliées, dont les représentants siègent à son comité directeur. Chaque année, l’AIPAC organise sa conférence annuelle, où le Tout-Washington s’efforce d’assister.

| Q. Et, par rapport à Bennett, ou Lapid, après lui ?

Jacques Borde. Qu’on les aime ou pas, l’AIPAC, ce sont avant tout des pros, leur activité est donc par définition ad usum Hiérosolymi, la machine ne se grippera donc pas…

Récemment, c’est à la tribune de l’American Jewish Committee (AJC), que le ministre émirati des Affaires étrangères & de la Coopération internationale, Cheikh Abdullah Ibn-Zayed al-Nahyan, s’est livré à une attaque en règle contre le Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (HAMAS)1.

Là, avec le retour aux commandes des Démocrates, nous voyons passer sur le devant de la scène le Democratic Majority for Israel (DMFI), avec qui s’est entretenu Yaïr Lapid, le tout nouveau titulaire du Misrad Ha’Hutz2.

Lapid qui, à cette occasion, « a souligné son enthousiasme pour le travail entamé en étroite collaboration avec l’administration Biden et il a fait part de sa reconnaissance profonde pour l’accueil chaleureux que le nouveau gouvernement israélien a reçu de la part de l’administration, ainsi que pour l’engagement sans faille de cette dernière en faveur de la sécurité d’Israël », et qui a également « indiqué qu’Israël continuera à trouver le moyen de bénéficier à tous les peuples de la région et à réduire la portée du conflit avec les Palestiniens ».

| Q. Et, en France ?

Jacques Borde. De la petite bière, comparé aux USA. On a le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). Sans grand intérêt dirai-je, même s’il fait fantasmer pas mal de complotistes (sic)…

| Q. Le CRIF avait été vivement attaqué par Marianne ?

Jacques Borde. (Soupir) Je vois que vous avez de bonnes fiches (ou lectures). Là encore, peu d’intérêt. Hadrien Mathoux dans Marianne avait accusé le CRIF de soutenir « avec ferveur » les positions les « plus droitières et les plus nationalistes » (sic) de l’État d’Israël, dont la désignation de Jérusalem comme capitale d’Israël.

C’est assez ridicule, je dirai.

| Q. Pourquoi ?

Jacques Borde. Soyons sérieux cinq minutes. Bien que le mot le fasse entrer en transes, le CRIF est bien un lobby, au sens où l’entendent les Anglo-Saxons. Un lobby défend les causes de ses mandants. Ou, alors il ne sert à rien. Point final. Qu’aurez dû dire le CRIF : demander de transférer l’ambassade US à Nogent-sur-Marne ? Ou en Pôlitude, pour reprendre les tics de langages de Marie S. Royal, pardon Ségolène Royal, selon l’état civil ?

| Q. Passons de l’autre côté de la Méditerranée : de nos jours, les groupes palestiniens emploient beaucoup moins de Foreign fighters que précédemment ?

Jacques Borde. Effectivement. Mais que ce soit le HAMAS ou le Harakat al-Jihâd al-Islami fi Filastīn (JIP)3, ceux-ci recourent moins que d’autres à des contingents non-régnicoles. Ce que font, à outrance, Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH)4, Al-Qaïda et Al-Jayš al-Fateh (Armée de la conquête)5. Ça n’a pas toujours été le cas. Aux temps de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP)6 au Liban, principalement dans le Fatahland, la présence de non-Palestiniens, largement de non-Arabo-musulmans d’ailleurs, était monnaie courante.

| Q. Et pourquoi plus maintenant ?

Jacques Borde. Oh, pour des tas de raisons, en fait. Pêle-mêle :

-ils n’en ont pas besoin. HAMAS et JIP n’ont aucun souci à recruter dans la masse du lumpenprolétariat7 de la Bande de Gaza.
-si besoin était, la vaste diaspora palestinienne y suffirait.
-l’expérience du Fatahland et de Beyrouth a révélé que les Foreign fighters – surtout européens, des gauchistes sans foi ni loi, majoritairement – étaient pénétrés jusqu’à l’os par les Renseignements du monde entier, à commencer par la CIA, le MI6 et, fin du fin, par le Ha’Mosad Ley’Modi’in Ley Tafkidim Méyuh’Adim (MOSSAD)8.

Quant à ceux de l’Est, parlons, surtout, de l’emblématique Hauptverwaltung Aufklärung (HVA)9, dirigé par Markus Johannes Mischa Wolf, 90% du matériel (sic) qu’il recevait filait directement en Israël.

En un mot, comme en cent, sur ces questions d’Orient, Wolf agissait non pas comme le patron du HVA mais, comme un Sayan10 au service d’Israël.

| Q. Mischa avait été retourné ?

Jacques Borde. Au sens classique du terme ? Même pas. D’origine juive, Mischa Wolf avait fait son choix : aider Israël du mieux possible sans, toutefois, nuire à la RDA. Je suis intimement persuadé que la direction politique de la RDA n’avait rien à redire à cela.

Pourquoi se brouiller avec Jérusalem pour si peu ?

| Q. Mais les pays de l’Est, n’étaient pas plutôt du côté arabe et les Occidentaux, dont la France, du côté d’Israël ?

Jacques Borde. C’est la vision la plus classique des choses. Sauf que le premier pays à fournir massivement des armes à l’État hébreu naissant fut la Tchécoslovaquie. Faites une petite recherche sur le blog, j’en ai parlé à de nombreuses reprises.

Pourquoi ?

Outre que les Tchèques ont particulièrement souffert de l’occupant, d’où une compréhensible solidarité avec les rescapés de la Shoah, largement parce qu’il n’est jamais prudent de mettre tous ses œufs dans le même panier. Évidemment, Moscou aussi savait pour Mischa Wolf. Le seul à ne pas agir par calcul en cette affaire…

| Q. Risqué, tout de même ?

Jacques Borde. Pour Mischa ? Tout à fait. En ces temps d’égide soviétique, on en purgeait pour moins que ça.

Certains estimant que la Chute du Mur de Berlin est arrivée au bon moment. Là encore : « Nachrichtendienst ist Herrendienst » !…

[À suivre]

Notes

1 Mouvement de résistance islamique, l’acronyme signifie également zèle en arabe.
2 Ou ministère israélien des Affaires étrangères.
3 Ou Jihâd islamique palestinien.
4 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
5 Coalition articulée autour d’an-Nusrah li-Ahl ach-Chām (Front Al-Nosra), le bras armé d’Al-Qaïda en Syrie. Se compose, pour être complet, de : Ahrār ach-Chām (Mouvement islamique des hommes libres du Cham), Jund al-Aqsa (Les soldats de Jérusalem), Liwāʾ al-Haqq, Jayš al-Sunna, Ajnad ach-Chām et de la Légion de Cham.
6 Ou Munadhamat al-Tahrir al-Filastiniyah, منظمة التحرير الفلسطينية, Palestine Liberation Organization (PLO), rapidement contrôlée par par Yasser Arafat (Mohamed Abdel Raouf Arafat al-Qoudwa al-Husseini, pour l’état civil) et connu aussi sous son nom de guerre (kounya) Abou Ammar.
7 De l’allemand Lumpenproletariat (prolétariat en haillons), terme marxiste, parfois traduit sous-prolétariat, désigne, dixit Wikipédia les « éléments déclassés, voyous, mendiants, voleurs, etc. » du prolétariat.
8 Ou Institut Central de Renseignements & des Opérations Spéciales, Mossad signifiant l’Institut.
9 Ou Administration centrale de la reconnaissance, SR extérieur de la RDA, relevant du Ministerium für Staatssicherheit (MfS), dit Stasi.
10 Plus ou moins les Honorables correspondants (HC) du Mossad. Contrairement à un livre (de gauche) consacré sur les Sayanim, de toute évidence écrit avec les pieds, un Sayan est forcément juif. Les collaborateurs arabes étant des Mabua.

 

A Propos Jacques Borde

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