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Macron aux fourneaux ! Mais qui est aux roulantes ?

| France | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

L’Art de la guerre a toujours été délicat. Conduire des hommes au combat & plus encore à la victoire n’a jamais été chose aisée. Qui plus est, la victoire est souvent capricieuse. Pýrrhos1 y laissera (si je puis dire) plus que son linothorax2. Pour en revenir à des temps plus proches, Macron a su accomplir (sans frère pour l’aider) son 18 Brumaire. Lui reste, maintenant, à conduire & le pays en des eaux moins troubles que ses deux calamiteux prédécesseurs. Comme l’a prouvé la peu productive escale à Riyad du chef de l’État, rien n’est joué…

| Q. Dîtes-moi que pensez-vous des postures répétées de Le Drian sur la Syrie ?

Jacques Borde. Sur Bachar, vous voulez-dire ?

| Q. Oui…

Jacques Borde. Affligeant, intéressant et révélateur à la fois.

D’un côté, le président français, Emmanuel Macron fait sienne, et je ne peux que l’approuver, une certaine realpolitik. notamment :

1- vis-à-vis de la Syrie et de son chef, le Dr. Bachar el-Assad.
2- vis-à-vis de Riyad et de son primus inter pares, le ministre de la Défense, Mohamed MBS Ibn-Salmān Āl-Séʻūd, et désormais successeur installé.

De l’autre son chef de la diplomatie, Jean-Yves Le Drian, reprend les vielles lunes de l’a-diplomatie de la précédente administration élyséenne, en prétendant qu’Assad « ne peut pas être la solution. La solution, c’est de trouver avec l’ensemble des acteurs un calendrier de transition politique qui permettra d’aboutir à une nouvelle Constitution et des élections, et cette transition ne peut pas se faire avec Bachar el-Assad qui a assassiné une partie de son peuple ».

C’est le vieux roman de gare hollando-fabiusien, coupés des réalités géopolitiques et nourris aux pétrodollars. Même Londres qui fut le complice de la via factis rêvée par Sarkozy a cessé d’y croire. C’est tout dire…

| Q. Vous êtes sûr de ça ?

Jacques Borde. Alexander Boris de Pfeffel Johnson, dit Boris Johnson, qui est le Secretary of State for Foreign & Commonwealth Affairs3 (souvent présenté comme un excentrique sorti du néant mais issu d’une vielle famille de la haute société britannique), a même reconnu, au bout du compte, la possibilité pour le président syrien de se présenter aux prochaines élections présidentielles. Et, s’il les gagne, d’en accepter l’augure.

| Q. Macron, lui aussi, semble bel et bien revoir sa copie sur les questions du Levant, Pourquoi ?

Jacques Borde. Parce ce que, comme l’a écrit Renaud Girard, si « Emmanuel Macron n’a pas plus d’affinités électives avec Bachar el-Assad que n’en avait François Hollande ». Mais, à la différence de Hollande et Fabius, il « pense, à raison, que tout processus de paix en Syrie excluant Bachar n’a aucune chance d’aboutir. Et qu’en diplomatie, il faut faire passer l’efficacité avant la leçon de morale ».

| Q. Que peut faire Macron ?

Jacques Borde. Au-delà de continuer à avoir une diplomatie proactive comme en allant, à l’impromptu, à Riyad, même si cette escale a été plus symbolique que productive, d’abord : virer Le Drian au plus vite. Quelqu’un qui ne représente que lui-même. Mais aussi éviter les formules, peu heureuse, comme « tempête dans un verre d’eau » lorsqu’il évoque les déboires de l’exécutif avec les militaires.

| Q. Vous croyez ça possible ?

Jacques Borde. Oui. Tout à fait. C’est dans l’air du temps macronien, si je puis dire.

À en croire Challenges, un proche du chef de l’État aurait confié à deux de ses chroniqueurs que ça va « valser » et qu’il convient de se préparer à une rentrée « musclée et volontariste »4.

Quoi de mieux que de se séparer de celui qui se prend un peu trop pour le n°2 de l’administration Macron ? À rappeler que Macron avait déjà « exigé de ses ministres qu’ils se fassent obéir par leurs directeurs d’administration »5, leur donnant ce conseil : « Dîtes ce que vous voulez faire et demandez-le de le faire, sinon virez-les ! »6

Une résolution qui, me semble-t-il, s’appliquerait tout à fait au cas Le Drian. Personne n’est jamais indispensable. Un ancien ministre de Hollande encore moins que d’autres…

| Q. Quid de cette nouvelle position de l’administration Macron, par rapport aux États-Unis ?

Jacques Borde. Je dirai que l’on assiste à une forme de convergence. Washington semblant vouloir faire un bout de chemin avec Paris. Trump et Macron, comme l’a souligné Radwan Zyada, « étant parvenu à la même déduction : le moment n’est pas propice pour se débarrasser d’Assad... ».

D’où l’urgence, je dirai, de se débarrasser du faux faiseur de pluie Le Drian…

| Q. Mais Jean-Yves Le Drian est apprécié des militaires, non ?

Jacques Borde. (Éclat de rires) Sornettes ! Balivernes ! C’est sans doute ce que l’actuel chef de la diplomatie française espère faire croire afin de se maintenir à flot politiquement, Mais :

1- Le Drian est un homme du passé. Le porte-voix des égarements répétés d’une administration Hollande dont il fut un rouage essentiel et docile ;
2- Le Drian n’est plus aux armées, dont le président Macron, l’a fort heureusement écarté ;
3- le général (2S) Vincent Desportes7, le 8 septembre 2017, sur le plateau de C-dans-l’air, et Frédéric Pons ont su mettre fin à cette légende dorée, rappelant les dommages opérés par Le Drian sur nos outils de Défense.

| Q. Donc, vous ne liez pas la situation que nous connaissons à l’affaire dite De ViIlliers ?

Jacques Borde. Non. Celle-ci n’a été que le révélateur du malaise et d’un état des lieux plus profonds. C’est dur à dire, mais le chef d’État-major des armées (CEMA), Pierre de Villiers, a simplement rappelé, comme cela était de son devoir, des vérités que le chef de l’État n’a malheureusement pas écouté.

| Q. Donc, rien n’est réglé avec les armée ?

Jacques Borde. Hélas, non. Bruno Jeudi parlant carrément de « confiance rompue ». Le nouveau CEMA, le général d’armée François Lecointre8, lors de l’Université de la Défense, a clairement laissé entendre qu’il aurait un rôle à jouer sur le budget accordé aux armées. Il a notamment dénoncé les « réflexes de régulation budgétaire sauvage qui viennent trop souvent, malheureusement, détruire le travail de cohérence des lois de programmation militaire et des lois de finances initiales ».

Là encore, une posture qui est strictement celle que doit assumer le titulaire du poste qui est le sien et qui, verbatim Desportes, « tient exactement la place qu’il doit tenir », alors qu’« il y a » avec l’exécutif « un malaise profond qu’il faudra résoudre ». Mais qui, de facto comme de jure, va l’opposer à la fois au président Macron, et sa ministre des Armées, Florence Parly. Sans parler des apparatchiks de Bercy. Le CEMA étant, comme le rappelle le général Desportes, « comptable du sang de ses hommes ».

| Q. Mais comment diriez-vous qu’on en est arrivé là ?

Jacques Borde. Oh, pour des tas de raisons.

Primo, comme le disent Desportes et Pons, la confiance et le lien sont rompus avec le pouvoir.

Secundo, et à raison, les militaires ne se sentent plus soutenus par ceux qui leur demandent d’aller se faire trouer la peau.

Tertio, comme d’autres acteurs de la sociétés, les militaires ont connu un appauvrissement et un déclin social assez phénoménal. Et pas uniquement à cause de la faillite du logiciel Louvois.

Prenons un exemple. À l’apogée de sa puissance, la Royal Navy, et les autres marines modernes à sa suite, non seulement régnaient sur les mers, mais elles apportaient aux jeunes qui les rejoignaient, une étonnante modernité et une avancée sociale bien au-delà de que ce connaissaient bien des civils…

| Q. Comment cela ?

Jacques Borde. Simple. Cet âge d’or, qui va se terminer avec les Dreadnought9 de la Navy, faisait qu’en des temps où ouvriers et travailleur agricoles n’avaient, la plupart d’entre eux, ni eau courante, ni électricité, ni même leur propre lit, marins et fusiliers-marins connaissaient cette modernité et, notez, mangeaient à leur faim trois fois par jour !

« Qui sème le grain, sème la Sainteté », disent les Upanishad.

Certes, on mourrait pour l’empire ou la République mais on n’était pas logé de manière dégradante comme nos CRS et militaire du dispositif Sentinelle. Ni obligés de s’équiper à ses frais.

Aujourd’hui, comme le rappelle le général Desportes, notre Marine nationale a perdu 25% de son temps d’entraînement.

À noter que l’essentiel des primes promises dans le cadre de Sentinelle ne sont pas versées. Indigne !

| Q. Et qui voyez-vous pour redresser la situation ?

Jacques Borde. Celle de nos armées. Les talents ne manquent pas. Mais, comme pour les relations internationales, ça n’est pas qu’une question d’hommes mais davantage de ligne directrice. Voyez de Gaulle : ça n’est qu’après la défaite et à partir de Londres qu’il pourra forcer le destin…

De Villiers, pas plus que le général en 1940, n’a été écouté. Lecointre ne le sera probablement guère davantage. Ce qu’il nous faudrait c’est quelqu’un de brillant, certes, mais qui ne soit pas nommé au poste pour y faire de la figuration parce qu’on lui aura lié les mains dans le dos.

| Q. Avons-nous encore les moyens d’une vraie géopolitique de puissance ?

Jacques Borde. Oui. Certes, nos armées sont à l’os. Mais l’outil existe. Les hommes aussi.

Quant aux esprits, le général Desportes a dirigé du Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF). Les analyses géostratégiques sont bien là. Mais laissées de côté, ignorées.

Assez hallucinant, lorsque vous vous rappelez que ce sont des esprits français qui ont inspiré toute la pensée moderne en manière de guerre insurrectionnelle. Aujourd’hui, on dit plutôt guerre asymétrique. David Galula10, Roger Trinquier11. Ou même le très controversé Paul Aussaresses, qui, pourtant, a enseigné les techniques de contre-insurrection française à Fort Bragg (É-U), et au Centro de Instrução de Guerra Na Selva (CIGS)12.

Notes

1 Pýrrhos Ier, né vers 318 av. J.-C. et mort à Argos en 272, est le roi des Molosses à partir de 297, et hêgemôn d’Épire de 306 à 302 puis de 297 à 272.
2 Cuirasse de protection individuelle du fantassin, équivalent peu ou prou de nos gilets pare-éclats modernes. Composée de couches de lin tressé et collé. La résistance était exceptionnelle. De nombreux textes la donnent comme impénétrable. Des essais sur un échantillon de 16 couches d’épaisseur ont été réalisés et il est quasiment impossible de pénétrer ou de trancher le linothorax avec une épée courte. Près de 20 kg tout de même..
3 Ou de manière raccourci : Foreign Secretary. Autrement dit le chef de la diplomatie britannique.
4 Challenges n°530 (24 août 2017).
5 Challenges n°530 (24 août 2017).
6 Challenges n°530 (24 août 2017).
7 Ex-patron du Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF), ancien directeur de l’École de guerre (ex-Collège interarmées de Défense), Professeur associé à Sciences Po Paris, diplômé de l’United States Army War College (équivalent US du Centre des hautes études militaires de l’armée de Terre).
8 Un des patrons de la Force de protection des Nations-unies (FORPRONU) lors des combats de Bosnie-Herzégovine, il est, avec le lieutenant Bruno Heluin, l’un des deux chefs de section de la Bataille du pont de Vrbanja (sic), repris aux paramilitaire serbes le 27 mai 1995 à Sarajevo, le dernier combat baïonnette au canon de l’Armée française. Affrontement brutal et fort coûteux : 2 morts et 18 blessés côté français.
9 Abréviation de Which dreads nought (qui ne redoute rien). Type prédominant de cuirassé du XXe siècle. Il tire son nom du navire de guerre britannique HMS Dreadnought, lancé en 1906.
10 David Galula (1919-11 mai 1967), officier et penseur militaire français, théoricien de la contre-insurrection. De retour d’Algérie où il a participé aux opérations militaires françaises, Galula s’installe aux États-Unis où il théorise une approche renouvelée de la contre-insurrection. Les travaux ont fortement influencé la communauté militaire américaine qui considère l’officier comme le principal stratège français du XXe siècle. « Le Clausewitz de la contre-insurrection », selon le général (CR) David King Petraeus. Galula est d’ailleurs l’une des trois références mentionnées dans le manuel de contre-insurrection de l’armée américaine, Headquarter Department of the Army, FM3-24 MCWP 3-33.5: Insurgencies & countering insurgencies (mai 2014).
11 Roger Trinquier(20 mars 1908-11 janvier 19861) officier parachutiste, ayant participé à la Guerre d’Indochine, à la crise de Suez et à la Guerre d’Algérie. En tant que membre de l’état-major de la 10ème Division parachutiste de Massu, il prend part, dans un rôle de premier plan, à la Bataille d’Alger en 1957. Commandeur de la Légion d’honneur, titulaire de 14 citations dont 10 à l’ordre de l’armée,Trinquier est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont La Guerre moderne (La Table Ronde, 1961), il est un des théoriciens de la guerre subversive et sera abondamment cité dans les écoles de guerre, en particulier la School of Americas (Panama) et Fort Benning (É-U). La Guerre moderne de Trinquier est l’un des manuels de la guerre contre-insurrectionnelle, soulignant l’importance du Renseignement, de la guerre psychologique et du volet politique des opérations armées. Il a été abondamment cité par le général britannique Frank Kitson, qui a travaillé en Irlande du Nord et est l’auteur de Low Intensity Operations: Subversion, Insurgency & Peacekeeping (1971).
12 Centre d’instruction de la guerre dans la jungle, de Manaus.

 

A Propos Jacques Borde

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