De quoi l’Affaire Pegasus est-elle le révélateur ? [1]

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Ah, l’été et sa période de bas étiage médiatique qui navre les rédactions. La (vraie-fausse) pandémie covidique & les aléas du Pass sanitaire, n’y auront pas changé grand-chose : on manque cruellement de matière première pour retenir l’attention du chaland médiatique. Du coup, est apparue, comme par enchantement, l’Affaire Pegasus, alea sublimement jamesbondesque & hi-tec à la fois. Idéal, en tout cas, pour mobiliser l’attention : espionnage, violations de droits de l’Homme, une guerre [Turquie+Azerbaidan Vs Arménie(s)] & un cadavre [Jamal Khashoggi] ressorti du placard. Avec, cerise sur le Strüdel, une société israélienne, NSO Group, dans le rôle du méchant (sic). Que du bonheur ! Médiatique, il s’entend… Partie 1.

« Le Maroc aurait donc, par le biais cybernétique d’une société israélienne, mis sur écoute Emmanuel Macron, son ancien Premier ministre, et plusieurs membres du gouvernement. Un grand bravo à notre contre-espionnage et toutes nos félicitations à nos experts en sécurité de l’Élysée et du ministère de l’Intérieur.
Mais quel scoop en vérité ! Les naïfs vrais ou faux et les niais de toute inconsistance découvrent que l’eau est humide, que chaque État dispose de Services de Renseignement, que ces services espionnent tous azimuts et par tous les moyens, montent des coups souvent très sales contre leurs adversaires ou contre leurs supposés amis, n’ont ni scrupules ni timidité dans leur action, et utilisent des officines privées plus ou moins liées à d’autres puissances chaque fois que nécessaire.
Ils apprennent dans le même temps — mais ils l’oublieront aussi vite — qu’une nation n’a pas d’amis, seulement des ennemis, des adversaires, des concurrents et éventuellement des alliés pour un temps donné, alliés dont il convient de se méfier en permanence.
On peut espérer que la France, comme elle l’a fait dans le passé, agisse dans ce jeu avec ardeur et efficacité. Mais vu le niveau des branquignols qui nous gouvernent et des pieds nickelés qu’ils emploient souvent, on peut en douter et nourrir de sérieuses inquiétudes ».
Jean-François Touzé.

| Q. Ah, ah ! L’Affaire Pegasus, du lourd, non ?

Jacques Borde. Oh, pas tant que ça, en fait. Mais, c’est l’été et le cloaca mediatica maxima, a besoin de matière première. Entre journaleux, on nomme ce genre de sujets des marronniers.

Quant à la réalité des faits : Existe donc sur le marché un logiciel, nommé Pegasus, développé par la société israélienne NSO Group, qui aurait servi à une ribambelle d’États pour espionner la bagatelle de 50.000 personnalités, médiatiques, politiques, etc. ! Pegasus étant programmé pour discrètement s’immiscer dans votre téléphone et y happer communications, messages et autres photos.

Rien que de très classique et pas franchement nouveau.

Là où les media se sont réveillés c’est que :
-le Maroc s’en servirait pour espionner ses opposants ! Comme c’est vilain !
-l’Arabie Séoudite pour traquer les siens. Il se dit même que la décapitation1 de Jamal Khashoggi à Istanbul aurait été rendu possible par Pegasus. Pourquoi pas ?
-de manière générale, Horresco referens, à l’aide de Pegasus, on a osé espionner des… journalistes et notre bon maître, Emmanuel Te Haka Iki Taaoa2 Macron.

Bon désolé, dans tout ça : où est la nouveauté ?

Comme l’a souligné Nicolas Gauthier : « Finalement, rien de bien neuf sous le Soleil : les espions espionnent – ils sont d’ailleurs payés pour ça – et seuls changent les outils ».
Et encore !…

| Q. Pegasus a été vendu à des pays plutôt brouillés avec les droits de l’Homme ?

Jacques Borde. Certes. Mais :

-pas seulement. Même si les media ne nous communiquent que des noms supposés sentir le soufre.
NSO Group, est une société privée qui a des clients. Quid novi ? Rappelons, même si comparaison n’est pas raison, que la plupart des grands noms occidentaux de l’armement continuent à honorer les commandes de Riyad. Quid de la via factis de S.A.R Mohamed MBS Ibn-Salmān Āl-Séʻūd, prince héritier d’Arabie Séoudite et ministre séoudien de la Défense, sur le Yémen.

À part ça :

-vous croyez vraiment que les GAFAM respectent vos droits ?
-vendre un logiciel-espion à des clients et leur dire de ne pas s’en servir, c’est pas top comme démarche commerciale !

| Q. Quid du rôle de Pegasus dans la guerre Turquie-Arménie ?

Jacques Borde. Une quasi-certitude. Du coup, là, du sérieux, mais toujours pas un scoop non plus.

Effectivement, comme l’a noté Nicolas Gauthier : « … on peut légitimement estimer que sans l’aide israélienne, en matière d’informatique et d’armement, jamais l’Arménie n’aurait été si facilement défaite par l’Azerbaïdjan, lors de la guerre éclair de ce début d’année ».

Mais, là encore, où est la nouveauté ? L’industrie d’armement israélienne a contribué, et pas qu’un peu, à l’effort de guerre turco-azéri contre les Arméniens. Ses fameuses munitions maraudeuses. Ou Loitering munitions en anglais. On sait ça depuis des mois.

| Q. Qu’en est-il des limitations du logiciel vis-à-vis de certains pays ?

Jacques Borde. Si c’est vrai, là aussi, pas une nouveauté. Mais un usage répandu, désolé.

Il faut être bouché comme le porte-parole du régime de Paris, Gabriel Attal, pour prendre la mouche et nous sortir que « Ce sont des faits extrêmement choquants et, s’ils sont avérés, qui sont extrêmement graves. (…). Il va y avoir évidemment des enquêtes, des éclaircissements qui vont être demandés ».

À part ça, la visite à Paris du Sar Ha’Bitaron3, le brigadier-général Benyamin Benny Gantz, s’est passé sans encombres !…

| Q. Question limitations donc, on nous parle d’Israël (normal Pegasus est made in Israel), des États-Unis et la Russie…

Jacques Borde. La seule chose intéressante est – même, si de mon point de vue, ça ne soit pas, là non plus, le scoop de l’année, mais plus une confirmation – est le nom de Moscou dans votre trio.

Donc, à bien lire entre les lignes :

1- Moscou est en excellents termes avec Jérusalem. Ce qui confirme le travail en ce sens du Misrad Ha’Hutz4. L’arrivée à ce poste de Yaïr Lapid ne changeant absolument rien à cette donne géostratégique. Pour Moscou que l’administration en place à Jérusalem soit celle de Naftali Bennett5, et non plus celle de Binyamin Nétanyahu6, n’est pas un facteur décisif.
2- la base des relations internationales entre gens normaux – je veux dire pas le régime de Paris se couchant devant Berlin ou Riyad – étant la réciprocité : quelle est la contrepartie russe dans cette échange de bons procédés ?

| Q. Parce ce que vous croyez…

Jacques Borde. Il n’y a rien à croire, les relations entre États sont de cette nature. Do ut des, disaient les Anciens Romains : « je te donne, afin que tu me donnes ».

| Q. Et qu’avaient les Russes à donner à Jérusalem ?

Jacques Borde. Plein de choses, si on y pense bien. Pêle-mêle :

-les codes-sources de certains matériels vendus à l’Iran (et à d’autres, ne nous faisons pas d’illusions).
limiter – ce qui, en plus, cadre avec leurs propres limites opérationnelles – leurs efforts à aider la Syrie à régler la question du Saillant d’Idlib toujours occupé par des factions terroristes takfirî pro-occidentales.

On notera, bien sûr, que restreindre l’accès à certaines données sur ce que l’on vend à autrui n’est pas le propre de NSO Group.

C’est bien parce que Paris est plus souple (sic) que Washington ou Moscou que le Rafale de Dassault se vend si bien auprès de pays comme l’Égypte ou les Émirats arabes unis. Tant l’Al-Qūwāt al-Gawwīyä al-Misrīya7, que l’Al-Quwwāt al-Jawwīyä al-Imārātiyya (UAEF)8, n’ont pas tenu à renouveler l’expérience fâcheuse de la Tentera Udara DiRaja Malaysia (TUDM)9, qui s’est retrouvé avec des F/A-18D Hornet bridés jusqu’aux oreilles par l’Oncle Sam.

[À suivre]

Notes

1 Forme d‘élimination physique dans le langage propre aux SR.
2 Rebaptisé ainsi aux Îles Marquises, soit le petit chef qui va trébucher.
3 Ou ministre israélien de la Défense.
4 Ou ministère israélien des Affaires étrangères.
5 Bennett est le leader de Ha’Yamin He’Hadash (Yamina), parti sioniste-religieux, sur l’échiquier politique hiérosolymitain.
6 Commence véritablement sa carrière politique en chapeautant le Yonathan Institute for the Study of Terrorism (portant le nom de son frère, le seul mort israélien du raid d’Entebbe) et qui avait pour but de sensibiliser l’opinion publique sur les questions de sécurité qui touchent Israël.
7 Ou armée de l’Air égyptienne.
8 Ou United Arab Emirates Air Force, Force aérienne des Émirats Arabes Unis.
9 Ou Royal Malaysian Air Force, RMAF, soit Force aérienne royale de Malaisie.

A Propos Jacques Borde

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