De quoi l’Affaire Pegasus est-elle le révélateur ? [3]

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Ah, l’été et sa période de bas étiage médiatique qui navre les rédactions. La (vraie-fausse) pandémie covidique & les aléas du Pass sanitaire, n’y auront pas changé grand-chose : on manque cruellement de matière première pour retenir l’attention du chaland médiatique. Du coup, est apparue, comme par enchantement, l’Affaire Pegasus, alea sublimement jamesbondesque & hi-tec à la fois. Idéal, en tout cas, pour mobiliser l’attention : espionnage, violations de droits de l’Homme, une guerre [Turquie+Azerbaidan Vs Arménie(s)] & un cadavre [Jamal Khashoggi] ressorti du placard. Avec, cerise sur le Strüdel, une société israélienne, NSO Group, dans le rôle du méchant (sic). Que du bonheur ! Médiatique, il s’entend… Partie 3.

« Le sujet idéal du règne totalitaire n’est ni le nazi convaincu, ni le communiste convaincu, mais l’homme pour qui la distinction entre le vrai et le faux (la réalité de l’expérience), la distinction entre fait et fiction (les normes de la pensée) n’existent plus ».
Hannah Arendt.

« Ce qui m’étonne, c’est que ça étonne. Les programmes d’espionnage des Américains en Europe remontent à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, quand ils apparaissaient comme les sauveurs de l’Europe occidentale. L’affaire qui impliquait le Danemark et la NSA était politique et industrielle. Il ne s’agissait pas uniquement d’écouter Angela Merkel et d’autres dirigeants, c’était aussi découvrir les prochaines innovations et le contenu dans le domaine de la recherche et du développement. La surveillance, elle, d’un État qui surveille sa population, est un fantasme qui date au moins du XVIIe ou XVIIIe siècle. Jusqu’ici, il était beaucoup trop coûteux. Mais désormais avec un tel logiciel comme Pegasus, c’est à portée de main ».
Asma Mhalla, spécialiste des enjeux de surveillance.

| Q. Apparemment ceux qui s’attendaient à quelque-chose de tonitruant, lors de la visite de Benny Gantz à Paris en ont été pour leurs frais ?

Jacques Borde. Oui, mais, très franchement, c’est le contraire qui eût été étonnant. Déjà, les visites de ce type restent très balisées.

Ensuite, le Sar Ha’Bitaron1, le brigadier-général Benyamin Benny Gantz, était, c’est à supposer, attendu pour discuter de dossiers beaucoup plus importants que l’Affaire Pegasus. Rappelons que, l’air de rien, nous avons une guerre contre la terreur takfirî sur les bras et de sérieuses tensions en Méditerranée.

| Q. Mais, des responsables français ont été mis sur écoute, et espionnés grâce à une technologie israélienne ?

Jacques Borde. Une technologie développée par une boîte 100% privée, NSO Group, et vendue à un client non-israélien. Un peu court pour en faire un pataquès.

Par ailleurs, j’aurai tendance à croire que si des opératifs de l’Unité 8200 – dont par ailleurs je ne connais pas l’emploi du temps, que mes lecteurs m’en excusent – lorsqu’ils s’intéressent (sic) à la France, le font avec des logiciels-espions d’une autre génération.

À défaut d’éléments plus précis, mais qui se font attendre, l’Affaire Pegasus, c’est un peu comme si pour l’attentat de 2016 à Nice, où le camion utilisé était de marque Volvo, la Suède devait nous rendre des comptes.

| Q. Mais, quelque-part, Gantz à Paris pour rassurer les Français ?

Jacques Borde. Vrai et faux. Vrai. Évidemment que le le Sar Ha’Bitaron, a, aussi, rassuré, ses interlocuteurs. Mais aussi faux : le voyage était programmé avant que l’Affaire Pegasus n’éclose. Elle n’est donc pas la raison du déplacement de Benyamin Benny Gantz à Paris. Même si ça fait plus diplomatique de le dire ou de le laisser entendre. Soyons sérieux.

| Q. Et, ceux qui nous prédisent la fin prochaine de NSO Group

Jacques Borde. …Prennent très certainement leurs désirs pour des réalités, tout simplement. Plusieurs choses me font dire que cette affaire n’ira pas très loin.

Primo. Le sujet à quasiment disparu des unes des media. Reste l’aspect judiciaire, mais qui n’est pas nouveau, non plus.

Secundo. L’Affaire Pegasus constitue aussi une publicité sans pareille pour le produit.

Tertio. Quand bien même NSO Group devrait jeter l’éponge. Qui nous dit sera la fin de l’aventure pour ses dirigeants, leurs activités et leurs produits ?

Rappelons-nous l’Affaire Polllard, la plus grosse crise en matière d’espionnage entre Jérusalem et Wawhington. Le Leshkat Ley’Keshrei Madao (LEKEM), le SR impliqué, y a survécu et a poursuivi ses activités d’une manière légèrement différente.

Ce pour une simple raison, quand on a une véritable expertise en manière de Renseignements, ceux qui ont besoin de vous ne vous laissent jamais réellement tomber.

Qui plus est, ceux qui s’offusquent de son existence, doivent garder en mémoire que NSO Group a de véritables clients qui, apparemment, apprécient fort son expertise.

| Q. On sait qui a été espionné par Pegasus ?

Jacques Borde. Oui, bien sûr, on a des noms.

Emmanuel Macron, Roula Khalaf, éditrice du Financial Times (FT), selon les rapports du Pegasus Project.

Par ailleurs, une analyse effectuée par Amnesty International (AI) a confirmé qu’un téléphone appartenant à Ragıp Soylu, chef du bureau turc de Middle East Eye (MEE), avait également été infecté par Pegasus. Amnesty International n’a, toutefois, pu confirmer qui était derrière l’opération visant Ragıp Soylu.

| Q. Au-delà, de quoi, selon vous l’Affaire Pegasus est-elle le révélateur ?

Jacques Borde. Tout d’abord, de l’ignorance et de l’absence de vrais débats qui règnent en maître sur le cloaca mediatica maxima. Je note que beaucoup d’entre nous s’extasient de l’ouverture (sic) qui caractériserait CNews, la chaîne emblématique du tycoon de la Gauche financiarisée, Bolloré.

Outre que certains devraient s’interroger sur les vraies raisons qui peuvent bien pousser Vincent Bolloré à mettre ainsi en avant Éric Zemmour, l’ouverture ressemble plus à un chiche entrebâillement qu’à un boulevard.

Soyons francs : Zemmour+Marion Maréchal Le Pen, c’est bien. Mais ça reste trop peu tout de même. Bien que je me réjouisse de l’arrivée de la seconde (et de la présence du premier), bien évidemment.

| Q. Vous voudriez qui sur le petit écran ?

Jacques Borde. Des voix plus expertes, tout simplement. De vrais spécialistes, pas des intellos. Terme français signifiant : je ne sais rien sur tout, mais je vais tout vous dire ! Ou, souvent pire, des politiques ou des ex-politiques, comme c’est trop souvent le cas.

Comment voulez-vous qu’on y comprenne quelque-chose quand les débats sont confisqués par des autistes géopolitiques totaux qui ne savent même pas – simple exemple – que le Cumhurbaşkanı2, Reccep Tayyip Erdoğan est un soufi Naqshbandi3 ? Ou qu’à terme, l’Al-Qūwāt al-Jawwīyä al-Djaza’eria4 sera la première armée de l’Air du bassin méditerranéen dotée d’appareils de combat de 5e génération, des Su-57 Felon ?

Sinon, pendant que tout le monde se focalise ainsi sur Pegasus, c’est de la Chine que nous vient une belle attaque en matière de cybersécurité.

Comme quoi !…

| Q. Et comme vrais spécialistes, vous voyez qui au juste ?

Jacques Borde. Vous voulez des noms, alors, allons-y, mais dans le désordre :

-Bernard Lugan. Que je pense inutile de présenter au lectorat de ce blog. Mais qui est proscrit des débats télévisés parce que politiquement incorrect.
-Pascal Gauchon, fondateur de la remarquable revue Conflits.
-Vincent Desportes. De manière plus complète : le général de division (CR) Vincent Desportes, ex-Commandant du Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF), ancien directeur de l‘École de guerre (ex-Collège interarmées de Défense), Professeur associé à Sciences Po. Paris, diplômé de l’US Army War College (équivalent US du Centre des hautes études militaires de l’armée de Terre).
-Michel Cabirol, rédac-chef Industrie & Services de la Tribune. Déjà, une de nos meilleures plumes sur les questions européennes et de Défense.
-le Pr. Charles Saint-Prot, géopolitologue et, surtout, vrai islamologue français.
-Bertrand Soubelet5. Lui aussi progressivement mis sur la touche parce que ce qu’il dit n’est pas conforme à la doxa remplaciste du régime de Paris.
-le Dr. Amélie-Myriam Chelly6, membre associée au Centre d’analyse & d’intervention sociologiques (CADIS) de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS-CNRS)7.
-et, dommage qu’il ait pris sa retraite politique, Pierre Lellouche. Probablement l’un des trop rares hommes politiques qui sache de quoi il parle dans les questions d’armement et de Défense.

Je cite d’autant volontiers Pierre Lellouche que :

1- il m’est souvent arrivé de ne pas être d’accord avec lui. D’où un enrichissement géopolitique certain, à l’entendre.
2- que je l’ai vu (j’étais assis à 2 mètres, je sais de quoi je parle) lors d’une de ses conférence de presse (Eurosatory, de mémoire) tenir tête à l’ensemble de la presse spécialisée (Défense) haut la main. Et, évidemment, sans oreillette, ni notes.

Là, on pourra commencer à parler.

Bon, je sais, j’en oublie. Mais ceux qui me connaissent me pardonneront.

Notes

1 Ministre israélien de la Défense.
2 Ou président de la République de Turquie.
3 Soit membre de haut vol de la Tariqa naqshbandiyya, une des quatre principales confréries soufies. Elle tire son nom de Khwaja Shâh Bahâ’uddîn Naqshband, qui est considéré comme son maître, bien que ne l’ayant pas fondée. Abû Ya’qûb Yûsuf al-Hamadânî, né en 1140, et ‘Abd al-Khâliq al-Ghujdawânî, né en 1179, sont les fondateurs des principes de cette voie soufie. Le soufisme compte 41 branches initiales de confréries soufies, dont 40 tirent leurs secrets spirituels de Ali ibn-Abi Talib, le gendre du prophète. Les Soufis expliquent ce fait par cette tradition prophétique (hadith) rapportée par Tirmidhi où Mahomet dit : « Je suis la cité de la science et Ali en est la porte ». L’initiation d’Ali a été faite par le dhikr (évocation, mention, rappel, répétition rythmique, du nom de Dieu) Lâ ilâha illa-llâh, en français : Je témoigne qu’il n’y a pas de divinité autre que Dieu (tawhid).
4 Ou armée de l’Air algérienne.
5 Ex-numéro 3 de la Gendarmerie nationale. Ancien directeur des Opérations & de l’emploi à la Direction générale de la Gendarmerie nationale. Le 18 décembre 2013, le général Soubelet est auditionné à l’Assemblée nationale par la Mission parlementaire d’information de lutte contre l’insécurité. il y souligne les difficultés rencontrées au quotidien par la gendarmerie dans sa lutte contre la délinquance : « six mille emplois supprimés, une procédure trop complexe, une justice sans moyens, des délinquants dans la nature malgré l’engagement des gendarmes et des magistrats, des coupables mieux considérés que les victimes ». Il publie Tout ce qu’il ne faut pas dire le 24 mars 2016 et se livre à une expression publique inédite pour un haut-gradé en exercice de la Gendarmerie nationale. Sa publication a lancé le débat sur la liberté d’expression des militaires et le devoir de réserve d’un fonctionnaire.
6 Universitaire & chercheur, auteur de Sécularisation contre sécularisation : une compréhension du système de la République islamique d’Iran, in Raison publique.fr (14 juin 2015) ; Les dessous du pouvoir iranien : l’influence néo-hojjatieh, in Eurorient n°40-2013 et de Iran, autopsie du chiisme politique, Cerf, coll.Religions, 2017, ISBN 978-2204117753.
7 Auteur de la thèse La sécularisation du chiisme & la République islamique d’Iran, sous la direction de Farhad Khosrokhavar.

 

 

A Propos Jacques Borde

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