Les Américains s’en vont, les Chinois arrivent…

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Excellent papier sur le dossier Afghan sous la plume de Nicolas Gauthier. Nous le repostons in extenso. À noter que, sur Bforborde, notre approche du dossier est légèrement différente, d’où l’intérêt de lire ce papier. Titre original légèrement raccourci. Les notes sont de la rédaction de Bforborde.com.

L’Afghanistan ? Vingt ans de guerre, la plus longue jamais menée par les USA à l’étranger. Coût de l’opération ? Mille milliards de dollars, à en croire les estimations de la BBC. Bénéfice politique ? Zéro, l’humiliation s’ajoutant à une facture déjà plus que salée.

Vue d’ici, l’Afghanistan a souvent été considérée au prisme de Joseph Kessel et de son livre, Les Cavaliers, puis de cette photo, mille et une fois vue et revue, de jeunes Afghanes déambulant en mini-jupes dans les rues de Kaboul.

Ce romantisme dans lequel chacun trouvait son miel, progressiste et féministe, a longtemps fait figure de viatique pour les afghanologues de comptoir ; au rang desquels les analystes de la CIA, même si dans les faits, leur politique demeurait autrement plus cynique. Car, liés qu’ils étaient avec les Séoudiens, les USA ont toujours plus aidé Gulbbudin Hekmatyar, sorte d’ancêtre des Tāliban1, que Ahmad Chah Massoud, réputé pour prôner un islam un peu moins racorni, avant que Washington ne reconnaisse discrètement le régime des Tāliban, en 1998, en même temps que le Pakistan, l’Arabie Séoudite et les Émirats arabes unis.

Les Chinois, évidemment moins sensibles à ces distinguos humanistes, savent bien que le véritable problème est ailleurs : Hekmatyar est un Pachtoun et Massoud un Tadjik, ethnie minoritaire qui, même en comptant sur le soutien aléatoire des Ouzbeks et les Hazaras, a toujours peiné à faire face à la principale ethnie du pays, ces mêmes Pachtouns, traditionnellement soutenus par le Pakistan, nation faite de bric et de broc, mais appartenant principalement à la même ethnie. Résultat ? Ce réalisme permet donc à Pékin de lier, dès 2001 et même avant, de solides contacts avec les Tāliban pachtouns, sachant que si les considérations raciales sont de plus en plus mal vues à Washington, culture woke oblige, la Chine n’en a globalement que faire.

D’où la visite officielle, ce mercredi 4 août, d’Abdul Ghani Baradar, envoyé spécial des Tāliban, parti rencontrer son homologue Wang Yi, ministre chinois des Affaires étrangères. Les deux hommes ont effectivement de quoi négocier. Le premier est fort d’un Afghanistan reconquis à près de 90% ; le second, de juteux contrats signés il y a déjà longtemps. Entre hommes forts, l’un en devenir et l’autre indéboulonnable, il est toujours possible de négocier…

L’émissaire du prochain gouvernement afghan promet donc que son pays ne sera jamais zone de repli pour les indépendantistes islamistes ouighours2, dans la zone frontalière du Xinjiang.

En échange, les contrats devraient continuer d’aller bon train, sachant que l’Afghanistan se trouve, au même titre que le Pakistan, sur les ancestrales routes de la soie. Ça tombe d’autant mieux que les Tāliban afghans n’ont rien à refuser à leurs puissants sponsors pakistanais. Mieux, si l’Afghanistan, pièce maîtresse du grand jeu diplomatique jadis théorisé par les Anglais, ne regorge pas de pétrole, il a encore mieux à offrir, tel que relevé par le JDD, ce dimanche dernier : « Les entrailles afghanes recèlent des trésors : minerai de fer, cuivre, molybdène, potasse, cobalt, or, argent, aluminium, lithium, ou encore nobium, ainsi qu’un bon nombre de terres rares ». Soit une valeur de près de mille milliards de dollars, toujours selon la même source.

En matière de cynisme, les Américains ne sont jamais en retard d’un train. Mais les Chinois, eux, paraissent autrement plus forts à ce jeu, n’ayant que faire des aspirations sociétales de l’Occident et se contentant plus prosaïquement de pousser leurs pions. Brahma Chellaney, expert indien en géopolitique ne peut donc que constater : « Le retrait des USA ouvre la voie à une Chine opportuniste capable d’incursions stratégiques en Afghanistan et vers le Pakistan, l’Iran et l’Asie centrale ».

Dans ce grand jeu planétaire, la Maison-Blanche est en voie d’effacement.

Et la diplomatie française, dans tout ça ? Parlons d’autre chose, on risquerait de s’énerver.

Notes

1 Littéralement : Ceux qui exigent [le savoir], pluriel de Talib (Taliban s’écrit donc sans ‘s’ final) terme pour désigner des étudiants en religion. À traduire plus classiquement par Séminaristes.
2 Plus que probable que ce point, étendu à d’autres factions takfirî, soit un des éléments de l‘Accord secret conclu entre Washinton et les Tāliban, ou plus juridiquement et plus justement le Da Afghanistan Islami Amarat.

© Boulevard Voltaire.

A Propos Jacques Borde

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