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Remakes d’Automne : 18 Brumaire à Riyad & Macron-Bonaparte dans le Golfe [1]

| Orient compliqué | Questions à Jacques Borde |

Pour une fois, même s’il en a ramené une salvatrice pluie de pétrodollars, ça n’est pas la virée de Donald J. Trump dans le Golfe Persique qui aura le plus marqué les esprits. En fait, les deux stars géopolitiques de la semaine passée sont : 1- le ministre séoudien de la Défense (& désormais successeur du roi Salmān) Mohamed MBS Ibn-Salmān Āl-Séʻūd ; 2- le président français, Emmanuel Macron. Le premier imposant sa marque au royaume & le second, tentant de poser les fondement d’une diplomatie – qu’on espère, enfin, indépendante – vis-à-vis de l’Orient compliqué. 1ère Partie.

| Q. Désolé d’être aussi pragmatique, mais ramenons-nous quelque-chose de palpable du périple d’Emmanuel Macron dans le Golfe ?

Jacques Borde. Oui, rassurez-vous. Les Émirats arabes unis (EAU) vont nous prendre deux corvettes Gowind, de Naval Group, l’ex-DCNS. Un projet d’acquisition assorti d’une option pour deux bâtiments supplémentaires. L’annonce en a été faite par Emmanuel Macron lors d’une conférence de presse.

« Nous sommes fiers que les autorités des Émirats arabes unis aient sélectionné les corvettes Gowind de Naval Group. Avec notre partenaire industriel émirien ADSB, les discussions vont maintenant se poursuivre avec les Forces armées pour nous permettre de finaliser le contrat relatif à cette acquisition. Ces corvettes Gowind sont des navires de combat de dernière génération, polyvalents, et adaptés pour répondre aux besoins de la marine des Émirats arabes unis », a expliqué, de son côté, le pdg de Naval Group, Hervé Guillou.

« Cette décision renforce encore le partenariat stratégique et militaire entre la France et les Émirats arabes unis et constitue un nouveau succès à l’export pour la France », a noté, quant à elle, la ministre des Armées, Florence Parly.

Emmanuel Macron n’a donné aucun détail sur l’accord ni son montant, mais il est à rappeler que Naval Group tenait, et tient toujours, la corde face à ses concurrents1.

| Q. Pourquoi cette commande ?

Jacques Borde. Pour trois raisons, en fait.

Comme l’a écrit Michel Cabirol, « Abu Dhabi a exprimé un vif intérêt pour ce type de corvettes de haute mer et lourdement armée dans un contexte régional tendu non seulement avec l’Iran mais également avec la Turquie, qui a installé sa première base militaire en Afrique (près de Mogadiscio en Somalie). Déjà en guerre contre les Houthis au Yémen, les EAU semblent également très soucieux de défendre l’accès du Détroit de Bab-el-Mandeb ‘gardé’ par Aden et Mogadiscio. C’est d’ailleurs également l’une des priorités de l’Égypte, l’allié des EAU »2.

Bon, évidemment, nous ne sommes pas au niveau des milliards de dollars ramenés par Donald J. Trump, mais nous n’allons pas nous plaindre…

| Q. Plus généralement, quid des propos successives d’Emmanuel Macron tenus dans le Golfe ?

Jacques Borde. Intéressants, mais souvent trop génériques, je dirais. Je ne sais ce qu’il peut y avoir d’inclusif (sic) quant à ce qui se passe en Syrie et en Irak et ce nous y faisons et avons bien pu y faire.

Quant à la Syrie, plus précisément, je note surtout, Raqqa or not Raqqa, que le régime de Paris (sic) n’a, officiellement, rien à y faire, n’y étant en rien invité par le régime de Damas (sic) qui est, que cela plaise ou non à certains, l’autorité légale de ce pays. Et, là, je ne vous parle pas du soutien que nous avons pu accorder à des groupes comme Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām3. À propos de qui Laurent Fabius disait qu’ils faisaient du « bon travail ».

| Q. Alors, en ce cas, selon vous, sommes-nous toujours l’ami du monde arabe ?

Jacques Borde. Oui et non.

Non, parce qu’à l’évidence, et en dépit de l’existence d’usines à gaz comme la Ligue arabe4, le Conseil de coopération des États arabes du Golfe (CCEAG)5, plus quelques autres machins que j’oublie, le monde arabe a cessé d’exister en tant qu‘entité géopolitique.

Quant à l’Organisation de la coopération islamique (OCI)6, elle déborde largement du monde arabe.

Oui, car ce que nous sommes sans hésiter c’est bien les amis de plusieurs pays arabes, arabo-musulmans (sans parle de pays musulmans non-arabes). D’ailleurs par toujours nécessairement amis entre eux, c’est le moins qu’on puisse dire…

| Q. Qu’entendez-vous par là ?

Jacques Borde. Qu’en cette mi- novembre 2017, nous sommes – ou essayons d’être, et ce par tous les moyens possibles – les amis de l’Arabie Séoudite, des Émirats arabes unies, de l’Égypte. Mais, car il y a un mais, « s’immiscer dans des affaires intrarégionales », pour reprendre une des phrases d’Emmanuel Macron, semble encore être la vulgate de nos administrations successives. En Irak et en Syrie notamment.

Donc aussi non.

| Q. Vous mettez l’Irak et la Syrie sur le même plan ?

Jacques Borde. Pratiquement. Je vous explique pourquoi.

Primo, concernant la Syrie, vous aurez noté que :

1- le président syrien, le Dr. Bachar el-Assad, a dit et répété la défiance qui était la sienne et celle de son administration à notre égard.
2- en dépit des nos gesticulations, nous ne sommes toujours pas associés aux pourparlers dits d’Astana. De là à dire que nos exploits aéroterrestres ne sont peut-être pas aussi remarquables que le laisse entre le discours élyséen…

En un mot comme en cent nous ne sommes donc résolument pas les amis de la Syrie. Sauf à considérer comme représentants de ce ce pays quelques groupuscules d’opposition armée tenus à Bagdad, Damas, Moscou et Téhéran (et généralement au Caire également) pour des terroristes takfirî.

Secundo, concernant l’Irak, il est à noter que bien que l’administration Maliki ne tienne pas à l’égard de la France des propos aussi tranchés que le président syrien :

1- Bagdad ne nous associe à aucun de ses pourparlers sérieux avec qui que ce soit. Nous prêtons nos bras, où plutôt nos ailes, aux forces syriennes. Mais, au-delà, pas de quoi pavoiser.
2- l’administration irakienne, lorsqu’elle écoute quelqu’un tend plus l’oreille en direction de Moscou ou de Washington.
3- l’Irak, géostratégiquement, a quand même ses deux pieds ancrés dans l’arc chî’îte, l’alliance politico-militaire conduite par l’Iran voisin.

| Q. Nous avons fait le tour ?

Jacques Borde. Non pas encore, hélas.

Reste encore deux de nos plus anciens amis arabes : le Liban et le Yémen. Nos liens étaient jadis très fort avec ces deux-là. Mais, nous avons, sous de précédents mandats présidentiels, abandonnés ces deux amis historiques de la France à leur triste sort. L’or du Golfe ayant eu raison de nos sentiments.

| Q. Pour vous la France n’est plus la puissance protectrice du Levant ?

Jacques Borde. (Soupir) Non. Et depuis longtemps déjà.

Je vous rappelle, ici, l’épisode honteux de l’ancien Sandjak d’Alexandrette – volé à sa mère-patrie syrienne et livré à la Turquie – grâce aux entourloupes de… Paris. Il y a donc un bout de temps que nous avons pris cette habitude de trahir, pour des dinars à défaut de deniers, nos rares et vrais amis dans cette partie de l’Orient compliqué.

À ce sujet, le livre de Lucien Bitterlin : Alexandrette, le ‘Munich’ de l’Orient ou Quand la France capitulait, même s’il remonte à 1999, me semble une lecture indispensable.

| Q. Mais Chirac ?

Jacques Borde. Finissons-en avec cette légende urbaine si vous le voulez bien !

Chirac ne fut pas l’ami du Liban, mais du clan Hariri, alors au fait de sa gloire. Ce qui n’est pas la même chose. Il est plus que temps d’apprécier la portée de l’ubuesque politique libanaise de Jacques Chirac au fait que Chirac et les siens furent remerciés à la hauteur de leurs engagements (sic) par leur hébergement dans un des quartiers les plus chics de Paris, sur les quais de Seine, dans un bien de la famille Hariri.

Après viendront nos amitiés (sic) libyennes, qataries et séoudiennes. Toutes aussi désintéressées évidemment !!!!!

| Q. Et actuellement, comment qualifieriez-vous notre politique arabe : pro-séoudienne ? Pro-émiratie ?

Jacques Borde. À ce stade, je m’abstiendrai d’accabler l’actuelle administration dont, sincèrement, je crois qu’elle prend ses marques après les errements de celles qui l’ont précédé.

La présidence Macron semble plus s’appuyer sur les Émirats arabes unis. Ce qui est une bonne chose, les Émiratis étant, de toutes les puissances de la zone pétrogolfique, les plus clairs quant à leur engagement contre la terreur takfirî et Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)7. Idem, d’ailleurs pour l’administration du président, ‘Abdu l-Fattāḥ Sa‘īd Ḥusayn Khalīl as-Sīssī, en Égypte.

Ce qui me semble important c’est d’en finir avec cette politique arabe (dite) de la France, qui ne fut, au fil des ans et des présidents, qu’une succession de tropismes pro-tel ou tel État arabe, au gré de largesses plus ou moins opaques mais toujours honteuses.

| Q. Quid du dossier Hariri, empêché (sic) à Riyad ? Quelque part, cela doit vous réjouir…

Jacques Borde. Je vais vous surprendre. Quel que soit la piètre opinion que je puisse avoir de Saad Hariri, je trouve inqualifiable le comportement de l’actuel homme fort du royaume, Mohamed MBS Ibn-Salmān Āl-Séʻūd, qui se permet de contrôler comme il le fait les faits et gestes du Premier ministre d’un pays souverain…

| Q. Mais Saad Hariri a démissionné ?

Jacques Borde. (Rire) Verbatim Riyad, vous voulez dire ! De quoi parle-t-on au juste ? D’une rapide déclaration de l’intéressé, faite hors du Liban. Rappelons que la démission de Saad Hariri a été acté de Riyad. Elle n’a donc aucune valeur légale. C’est à Beyrouth, près la Chambre et/ou le chef de l’État, Michel Aoun, qu’elle prendra sens. Pour peu que l’intéressé la renouvelle.

Que l’on sache, le Liban est un pays souverain et non un comptoir du pouvoir néo-barbaresque wahhabi sis à Riyad.

Côté libanais, le chef de l’État, Michel Aoun, a refusé la démission de Saad Hariri, tant que celui-ci ne vient pas la lui présenter en personne et au Liban. Et, selon Reuters, Aoun a informé les ambassadeurs en poste au Liban que « le Premier ministre est enlevé alors qu’il devrait jouir d’une immunité ».

Par ailleurs, selon Al-Joumhourya8, « le président Aoun a informé les délégations diplomatiques qu’il n’attendra pas plus d’une semaine pour clarifier le sort de Hariri, suite à cela, il sera forcé de transférer » ce dossier à la communauté internationale, « sachant qu’il y a des volontés internationales pour aider le Liban dans ses efforts ».

Une référence implicite au soutien de la Russie – donc, par là, au Conseil de sécurité des Nations-unies, Sans parler de chancelleries occidentales et autres.

[à suivre]

Notes

1 Le français CMN, le néerlandais Damen, et l’italien Fincantieri.
2 La Tribune .
3 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
4 Ou plus officiellement la Jāmiʻah ad-Duwal al-ʻArabīyah (Ligue des États arabes).
5 Il regroupe six pétromonarchies du Golfe Persique : Arabie Séoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis (ÉAU), Koweït, Oman et Qatar.
6 Ou Munaẓẓamat at-Taʿāwun al-islāmī, appelée Organisation de la conférence islamique jusqu’en 2011.
7 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
8 Ou en français : La République, quotidien libanais, paraît depuis 1924.

 

A Propos Jacques Borde

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