1993, Mogadiscio : Blackhawk Down ! 2021, Kaboul : White Joe Down ? [3]

| Afghanistan | Géostratégie | Questions à Charlotte Sawyer & Jacques Borde |

L’Occident, sous l’égide grabataire du si peu président des États-Unis, Joseph Joe Robinette Biden, Jr., vient d’encaisser, en Afghanistan, sa (nous dit-on) pire défaite depuis la Guerre du Viêt-Nam. Hors ça, cet Occident exportateur de bien mauvaises manière & d’idées débiles comme son droit-de-l’hommisme (ancien) et son wokisme (tout neuf) a-t-il compris à qui il avait affaire ? On peut en douter à l’aune des confusions qu’il continue d’entretenir entre Salafiyyâ & Takfir. Entre Tāliban, Al-Qaïda & ISIS/DA’ECH, qu’il a tendance à mettre dans le même panier. Remarquez, de bien mauvaises langues insinuent bien que Ronald R. Reagan n’aurait compris qu’il existait, « en même temps » comme dirait Macron, des sunnites & des chî’îtes en l’Orient compliqué que la dernière année de son mandat. Alors Sleepy Biden : Démocrate hors des clous ? Assurément. Mais pas le seul en tout cas & pas la première fois : remember 1993, Mogadiscio & ses Blackhawk Down. Alors 2021, Kaboul : White Joe Down ? Bon & après ? Partie 3.

« Mais pourtant, ils ont perdu en Afghanistan, non ? Non. Sur le strict plan militaire, l’expérience américaine en Afghanistan n’a rien d’une ‘défaite’, encore moins d’une ‘débâcle’. Tout au plus peut-on parler d’atteinte partielle des objectifs recherchés. Ayant fêté en 2020 les 80 ans de la débâcle de juin 1940, nous devrions savoir, en France, ce que le mot ‘débâcle’ peut représenter. Où sont les colonnes de milliers de véhicules américains détruits et abandonnés ? Les longues files de GI’s prisonniers, hagards, humiliés ? Les généraux retenant leurs larmes en devant signer une humiliante capitulation qui verrait leur pays privé de souveraineté ? En 1815, en 1870, en 1940, oui, nous avons connu la défaite sur le sol national. En 1867 au Mexique ou en 1954 à Dien Bien Phu, oui, nous avons connu la défaite outre-mer. Oui, l’Union soviétique fut en partie vaincue en Afghanistan et décida de se retirer d’un bourbier qui lui coûtait d’importantes pertes humaines et matérielles. Rien de tel pour les Américains en 2021 ».
Stéphane Audrand, sur Theatrum Belli.

« Une pensée pour les familles précaires de Besançon qui rêveraient qu’on leur trouve un hébergement en un claquement de doigts. Les Français qui demandent l’asile dans leur propre ville, depuis des années pour certains, passent toujours après les migrants ».
Julien Odoul.

| Q. Et le Qatar, en cette crise afghane, vous n’en exagérez pas le rôle ?

Charlotte Sawyer. Non. je pense même que nous sommes probablement loin de tout savoir. Tout ne se met pas sur la place publique. Les États aiment bien avoir leurs petits secrets.

En tout cas, du côté de Washington, le US Secretary of State, Antony Tony Blinken1, a assuré que « Nous remercions le #Qatar et l’évacuation n’aurait pas été possible sans lui ».

| Q. Le Monde qui parle de « manifestations persistantes » contre le pouvoir talib ?

Jacques Borde. Possible. Mais Le Monde, comme source sûre, vous repasserez. En attendant, le Panchir étant tombé, c’est la totalité du pays qui est sous le contrôle de Da Afghanistan Islami Amarat (DAIA)2 et de ses troupes particulièrement opérationnelles, même si leur mise reste, disons, atypique.

| Q. La riposte US à l’attentat de Kaboul a été rapide, non ?

Jacques Borde. Oui. Et les Américains ne se sont pas trompé de cible : c’est bien ad-Dawlah al-Islāmiyah fī ‘l-ʿIrāq wa-sh-Shām (ISKP)3, qui a été visé et touché.

Une frappe qui a fait un mort, présenté comme l’un des cerveaux de l’attaque de l’aéroport de Kaboul qui a coûté la vie à 13 militaires américains, 20 Tāliban et 60 civils.

Cette frappe constitue une première dans l’environnement chaotique du départ des troupes américaines. Mais, là encore, pas une surprise. Le président des États-Unis, Joseph Joe Robinette Biden, Jr., avait prévenu que les USA frapperaient toutes les personnes impliquées dans ladite attaque.

| Q. Une frappe aussi rapide, un coup de mains des Tāliban ?

Charlotte Sawyer. Pourquoi pas et plus que probable, en fait.

Vous pensez bien qu’un dispositif de la lourdeur de celui déployé autour de l’aéroport de Kaboul – même aussi mal organisé par le Chairman of the Joint Chiefs of Staff4, le général Mark A. Milley, et son équipe – s’est, forcément, mis en place à la suite et avec des contacts entre les SR des deux côtés.

Ce qui est assuré c’est que le directeur de la CIA, William J. Burns, a bien rencontré à Kaboul le Mollah Abdul Ghani Baradar, signataire des Accords de Doha. Quant au patron des SR, le Chief intelligence, il s’agirait d’un dénommé Najibullah. Nom assez courant en Afghanistan.

L’habitude voulant que les patrons de SR se rendent à l’étranger pour y rencontrer leurs pairs, et Burns ne faisant pas vraiment du tourisme, le patron de la CIA y a, forcément, rencontré l’un de ses équivalents.

Sans exclure, par ailleurs, que le Mollah Abdul Ghani Baradar n’ait pas quelques responsabilités (sic) en ce domaine.

| Q. Alors que sont les Tāliban ?

Jacques Borde. À première vue, des Salafistes afghans. Mais, avec leurs spécificités et particularismes.

Salafiste au sens de Salafiyyâ, qui est le retour aux sources de l’Islam. Les temps du Rasûl Ilah Mohammad et de ses premiers disciples, connus comme al-Salaf al-Ṣāliḥ, soit les pieux ancêtres. Évidemment, vous aurez aussi compris que les Tāliban n’appartiennent pas au courant piétiste ou quiétiste de la Salafiyyâ. Autrement dit, ce ne sont pas les enfants de chœur qu’essaient de nous vendre certains idiots utiles de la Gauche financiarisée.

Mais, encore une fois, ce ne sont pas des Takfirî comme les gens de DA’ECH.

| Q. En Occident, vous les rapprocheriez de qui ?

Jacques Borde. Les Tāliban ? Au niveau de la démarche intellectuelle, de la Réforme. Le Protestantisme, si vous préférez.

En fait, les Tāliban appartiennent, très précisément, à l’école Deobandi, très présente en Asie du Sud (Pakistan, Inde et Afghanistan). Apparue dans les Indes britanniques en 1867 en réaction à la colonisation, elle tire son nom de la ville de Deoband, dans l’État de l’Uttar Pradesh (nord de l’Inde), qui a vu naître sa première école.

Théologiquement donc, les Deobandi se réclament de la doctrine du Taqlīd, qui est le respect, sans les remettre en cause, des préceptes d’une jurisprudence. En l’espèce celle de Abu Hanifa5, qui prône un islam traditionaliste et… apolitique.

On voit donc, immédiatement, où se situe la différence des Tāliban avec la matrice deobandi : leur Salafiyyâ, back to basics, est politique, et, par là, réformiste. Aussi surprenant que cela nous paraisse, les Tāliban sont donc des modernistes par rapport à l’école hanéfite classique.

Comme la Réforme rejetait le Vatican et ses pesanteurs, les Tāliban se coulent dans un moule plus revendicatif et qui s’affiche visuellement, a contrario des courants takfirî, plutôt passe-muraille.

La Réforme vouait aux gémonies l’iconographie catholique romaine et le faste, ô combien ostentatoire, de la Curie, et se coulait dans cette welsicht qui inspirera Max Weber dans son trop connu Die protestantische Ethik und der Geist des Kapitalismus6, les Tāliban, quant à eux :

-n’ont que faire des hadiths des Sunnî classiques.
-arborent des tenues voyantes et chamarrées qui dans la Mossoul (ou la Raqqa) du Calife Rolex Ibrahim7, leur aurait valu une mort immédiate.
-discutent, s’entremettent et négocient avec l’autre. Jamais l‘Accord de Doha, arraché par Trump, ne sera ni acceptable ni accepté pour les Takfirî d’Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH)8. Sauf à n’en respecter aucun article ou passage.

En passant, le sort qu’ils ont réservé au processus d’Astana concocté par Moscou.

| Q. Quel est le poids militaire de ISIS-K, comme on la nomme ?

Charlotte Sawyer. Peu facile à estimer, en fait. Ad-Dawlah al-Islāmiyah fī ‘l-ʿIrāq wa-sh-Shām (ISKP) peut certainement compter surs une bonne part des Unlawful combatants9, qui se sont échappés des prisons de Pul-é Charki et de Bagram, dont des vétérans de Syrie.

| Q. Et ça ferait combien de monde ?

Charlotte Sawyer. Juillet 2021, pour la seule prison de Bagram, on comptait autour de 5.000 – Tāliban, ISKP), ISIS/DA’ECH), confondus – dont la plupart ont pris la poudre d’escampette quand leurs geôliers de l’Afghan National Army (ANA) ont détalé. Les Tāliban n’ont fait que laisser se vider des prisons déjà au ¾ vides.

Autre temps, autres mœurs. O tempora, o mores en V.O

Notes

1 Précédemment 18th Deputy Secretary of State.
2 Ou Émirat islamique d’Afghanistan. Dont la devise est classiquement la Aš-šahāda (Chahada) : Lā ʾilāha ʾillà l-Lāh, Muḥammadun rasūlu l-Lāh (Il n’est point de divinité si ce n’est Dieu, Muhammad est le messager de Dieu). Ne se récite qu’en arabe classique.
3 Ou ISIS-Khorassan.
4 Ou Chef d’État-Major des armées des États-Unis.
5 Juriste musulman du VIIIe siècle fondateur de l’école hanafite.
6 Ou L’Éthique protestante & l’Esprit du capitalisme.
7 Ibrahim Awad Ibrahim Ali al-Badri, dit Abou Bakr al-Baghdadi al-Husseini al-Qurashi. Il succède en 2010 à Hamid Daoud Muhammad Khalil al-Zawi à la tête de ISIS/DA’ECH, le 29 juin 2014, premier jour du mois de Ramadan, il se proclame calife de l‘État islamique.
8 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
9 Traduite par combattant illégal, combattant ennemi ou encore combattant ennemi illégal. Défini dans le PATRIOT Act, ou plus précisément le Uniting & Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept & Obstruct Terrorism Act of 2001, pris sous la présidence de George W. Bush, qui permet de soustraire au droit commun les combattants armés capturés dans le cadre de la guerre contre le terrorisme.

 

A Propos Jacques Borde

Consulter aussi

Nous & Kaboul (& inversement) demain ? [1]

| Afghanistan / Occident | Géostratégie | Questions à Charlotte Sawyer & Jacques Borde | …

Ce site utilise des cookies. En acceptant ou en poursuivant votre visite, vous consentez à leur utilisation .

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer