Du 9/11 aux Guerres Infinies.

| Orient Compliqué | Géostratégie | Café Noir No. 33 | Questions à Jacques Borde |

Version écrite (brouillon, en fait) de mon entretien accordé à Café Noir, le 13 septembre 2021, demain, vous aurez la vidéo, légèrement différente de l’écrit.

| Q. Le 11 Septembre : les faits ?

Jacques Borde. Ceux que tout le monde connaît : le 11 septembre 2001, des appareils de ligne, tous des Boeing d’ailleurs, sont détournés, filent vers New-York et tapent des cibles emblématiques :

-les Twin Towers ;
-le Pentagone ;
-un ultime appareil destiné (sic) à la Maison-Blanche ou au Capitole, s’écrase bien avant d’avoir atteint son objectif.

J’ai également écrit un livre sur le sujet : Pourquoi, l’Amérique, 11 Septembre 2001 ?, mais plus tourné vers l‘environnement géopolitique des événements que sur leur déroulement proprement dit. Il est disponible auprès du site.

| Q. Qui est Bin-Lāden ?

Jacques Borde. Un sacré personnage que notre Oussāma Bin-Mohammed Bin-Awad Bin-Lāden.

En fait, c’est un fils de famille, d’origine yéménite, mais dont la famille a fait fortune en Arabie Séoudite. Passablement enrichi, il se passionne pour la plupart des causes arabes. N’oubliez jamais que son mouvement initial a pour nom : Front islamique mondial pour le combat contre les juifs & les croisés.

Mais, curieusement, il ne va pas faire le choix du front palestinien comme front du djihâd, mais, comme nous l’a rappelé Yves Bataille, la Bosnie, puis l’Afghanistan.

Pour faire court, il collabore assez directement avec la CIA qui, soyons clair, ne le perdra jamais de vue.

Quelque part, son choix final de se retourner contre ses alliés peut être considéré comme une surprise.

L’autre grande surprise, si l’on s’en tient à la version des faits qui s’est imposé, c’est de faire des appareils dont des pirates se sont emparés, non pas l’objet d’un détournement classique – de type Entebbe, dont les Occidentaux savent parfaitement venir à bout – mais des vecteurs aéroportés de frappe. Inutile de développer.

| Q. Est-ce que les attentats ont été revendiqué par Al-Qaïda ?

Jacques Borde. Non pas au sens classique du terme comme l’étaient les revendications de groupes comme le Jabhah al-Sha`biyyah li-Taḥrīr Filasṭīn (FPLP)1, grand spécialiste de ce genre d’opération. Les détournement avec prise d’otages et négociations, je veux dire. En fait, tant Al-Qaïda que Bin-Lāden vont applaudir et se réjouir des opérations (sic) du 11 Septembre...

| Q. D’où la guerre contre l’Afghanistan et ses guerre infinies, si je vous suis bien…

Jacques Borde. Oui. Côté Da Afghanistan Islami Amarat (DAIA)2, qui est le nom de l’Afghanistan sous tutelle des Tāliban, on va s’embarquer dans un juridisme que ne vont pas comprendre les Américains et réclamer à Washington un dossier en bonne et due forme pour pouvoir livrer Bin-Lāden à la justice US. En fait, vous avez deux locuteurs, Kaboul d’un côté et Washington, de l’autre, qui ne parlent pas le même langage. La suite, vous la connaissez.

| Q. Bin-Lāden, pourquoi l’avoir liquidé ?

Jacques Borde. Oh, simple, pour deux raisons, en fait.

Primo, le faire taire. Personne n’était vraiment intéressé à ce qu’aurait pu dire lors d’un procès un homme qui a été aussi proche de la CIA et de toutes ses turpitudes afghanes.. Sauf à le tenir à huis-clos, ce qui aurait fait hurler les media et eût sidéré l’opinion public.

Secundo, limiter le plus possible l’aspect héraldiste de son effacement de la scène internationale. Liquidé et immergé n’étant pas la fin épique de nature à motiver les masses djihâdistes et takfirî. Là, les Américains ont très bien joué.

À préciser – mention qui m’a valu un mois de cachot facebookien – que le compound d’Abbottabad (Pakistan) ou, le matin du 2 mai 2011, Bin-Lāden se fait liquider, était tenu par de nombreuses sources pour un site de la CIA, semblable à celui de Benghazi.

| Q. Bin-Lāden valait-il vingt ans de guerre ?

Jacques Borde. Non bien sûr. Vingt ans de guerre, de morts et de sang, pour, in fine, refiler le bébé afghan aux… Tāliban. Ceux qu’on avait chassé deux décennies auparavant.

| Q. Ce long épisode Bin-Lāden, et les vingts ans de guerre qui vont avec bien sûr, un impact économique pour l’Afghanistan ?

Jacques Borde. Oui, vingt ans de retard dans les projets que l’on voit ressurgir aujourd’hui. D’où l’empressement de certains de renouer au plus vite avec le Big business.

Dernière minute sur le 11 Septembre, media et agences viennent de nous confirmer l’existence d’une note du FBI confortant les soupçons d’implication de Riyad dans les attentats, sans toutefois fournir les preuves qu’espéraient les familles des victimes poursuivant l’Arabie Séoudite en justice, tellement le document publié a été expurgé.

La note, qui vient d’être déclassifiée à l’occasion du 20ème anniversaire du 11-Septembre, et datée du 4 avril 2016, fait état des liens entre Omar al-Bayoumi, agent séoudien, qui était installé en Californie, et deux des pirates de l’air, Nawaf al-Hazmi et Khalid al-Mihdhar, auxquels il aurait apporté une aide logistique.

Le retour de la Saudi connection, en quelque sorte.

| Q. Une Legacy (héritage) Bin-Lāden ?

Jacques Borde. Oui, mais limitée. Ceci dit, Bin-Lāden restera, que cela nous plaise ou non, le modèle et l’inspirateur de pas mal de monde. Par ailleurs, la nature ayant horreur du vide, ça n’a rien de bien surprenant : qui classer parmi ceux inspirés (sic) par Bin-Lāden et qui sont encore sur le marché de la terreur ?

Al-Qaïda, qui s’en revendique directement ;
Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH)3 ;
Boko Haram4.

Quant au nouveau pouvoir kabouli, il semble difficile de reprocher aux Tāliban une forme de révérence pour celui qui s’est battu à leurs côtés et les a tant aidé.

| Q. Et la popularité des Tāliban, mythe ou réalité ?

Là, c’est, l’apanage des vainqueurs. Comment de pas penser à la phrase de John Fitzgerald Kennedy : « La victoire a cent pères, mais la défaite est orpheline » ?

De celle des Tāliban résulte une aura du nouveau régime de Kaboul auprès d’une foultitude de Jound al-Khilafah5 et de Unlawful combatants6, prompts à se réjouir de la victoire remporte par les Tāliban.

Un seul hic : cette victoire, quoi qu’ils disent, n’est absolument pas la leur.

Notes

1 Ou Front populaire de libération de la Palestine, fondée en 1967 sous la direction de Georges Habache, un Chrétien.
2 Ou Émirat islamique d’Afghanistan. Dont la devise est classiquement la Aš-šahāda (Chahada) : Lā ʾilāha ʾillà l-Lāh, Muḥammadun rasūlu l-Lāh (Il n’est point de divinité si ce n’est Dieu, Muhammad est le messager de Dieu). Ne se récite qu’en arabe classique.
3 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
4 Ou Groupe sunnite pour la prédication & le djihâd.
5 Ou Soldats du califat. Terme officiel de DA’ECH pour qualifier ses combattants armés. Vient en droite ligne de Jound al-Khilafah fi Ard al-Jazair, groupe armé terroriste salafiste, qui s’est fait connaître par l’assassinat d’Hervé Gourdel. A fait scission d’AQMI (officiellement en septembre 2014) et prêté allégeance à DA’ECH.
6 Traduite par combattant illégal, combattant ennemi ou encore combattant ennemi illégal. Défini dans le PATRIOT Act, ou plus précisément le Uniting & Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept & Obstruct Terrorism Act of 2001, pris sous la présidence de George W. Bush, qui permet de soustraire au droit commun les combattants armés capturés dans le cadre de la guerre contre le terrorisme.

 

A Propos Jacques Borde

Consulter aussi

Nous & Kaboul (& inversement) demain ? [2]

| Afghanistan / Occident | Géostratégie | Questions à Charlotte Sawyer & Jacques Borde | …

Ce site utilise des cookies. En acceptant ou en poursuivant votre visite, vous consentez à leur utilisation .

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer