Kaboul : Le Jour d’après ! [1]

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Visiblement, beaucoup en Occident (surtout en Europe) ont le plus grand mal à se faire à une chose pourtant simple : notre défaite collective face aux Tāliban. Au Jour d’après, en quelque sorte ! C’est donc, apparemment, cet après qui pose problème à quelques-uns. Pékin, Delhi, Moscou & même Washington – même si Biden est tout sauf l’homme de la situation – sont en train de poser les bases de leur normalisation avec le Da Afghanistan Islami Amarat (DAIA). Douloureux, humiliant parfois, mais nécessaire. Ainsi se font les relations internationales, part encore non-négligeable du Grand jeu en cette partie du monde. Partie 1.

« Le 11.9.2001, j’ai vu tomber des corps d’une tour à New York. Puis, le 16.8.2021, des corps tomber d’avions fuyant l’Afghanistan. Entre-temps, les Yankees ont cru régler en Afghanistan l’attaque de New York… ».
Slobodan Despot.

« Le grand Manitou Biden n’avait rien vu venir il y a à peine quelques semaines comme ce document le prouve ! Ni lui, ni son équipe ni même l’armée ! Le 8 juillet 2021 lors d’une de ses rares conférences de presse express, il avait donné ses prévisions en répondant sur un ton péremptoire aux journalistes. Comment est-il possible qu’un président des États-Unis soit aussi peu au fait de la situation ? Réponse de technocrate : une armée de 300.000 soldats, aussi bien équipée ne peut que battre 75.000 Tāliban ! Ment-il sciemment ou est il ignorant de la situation à ce point ? Dans les deux cas c’est condamnable. Bon, eh bien maintenant ce sont les Tāliban qui sont très bien équipés avec du matériel américain tout neuf ! L’incompétence de cette administration a maintenant dépassé celle de l’administration Carter. Et certaines personnes sur Facebook n’hésitent pas à accuser Trump… ils oublient que Biden s’était déjà occupé de ce problème pendant 8 ans sous l’administration Obama (…) ».
Eber Haddad

« Accrochez-vous bien. Voici ce que vient de déclarer notre Ministre des Affaires Étrangères, Jean-Yves Le Drian, s’agissant de la situation en Afghanistan : ‘Il faut un gouvernement inclusif qui montre que les Tāliban ont changé’.
Les amis, nous avons un sérieux problème ».
Rafik Smati.

| Q. Les SR français affirmant qu’ISIS-Khorasan est présent à Kaboul ?

Jacques Borde. Une évidence. Mais voyons le bon côté des choses. Quelque part, c’est désormais le problème du nouveau régime de Kaboul. Et apparemment, Da Afghanistan Islami Amarat (DAIA)1 ne fait pas dans l‘indulgence plénière (sic) avec ses ennemis !…

| Q. L’armée afghane n’a pas combattu ?

Charlotte Sawyer. Une armée afghane, où ça ? Apparemment, nos adeptes éclairés du Bacha bazi, regroupés sous l’appellation fallacieuse d’Afghan National Army (ANA), ont détalé comme des rats, tout simplement.

Jacques Borde. J’ai noté une chose qui m’a surpris en visionnant les images des Tāliban2, leurs hommes, majoritairement :

1- sont, visiblement, en très bonne condition physique ;
2- et incroyablement propres sur eux. Les barbes sont, étonnamment, bien entretenues.
Autrement dit, ils n’ont pas eu à combattre, la prise de Kaboul semble avoir été une simple promenade.

| Q. Une armée sérieuse les Tāliban ?

Jacques Borde. Contrairement à l’un des dernières séances d’onanisme médiatique du phare immense de la nouvelle philosophie, Mister Botul, oui. Beaucoup d’observateurs ayant l’habitude des armes ont noté leur maîtrise de celles que portent les Tāliban et du soin qu’ils en prennent. Doigt le long du pontet et pas sur la détente. Assez peu de gestes dangereux pour leur entourage. Une bonne manière de se couvrir mutuellement. Et, surtout, pas cette manie orientale (sic) de tirer en l’air pour un oui ou pour un non.

Je n’ai pas noté, non plus, ce qui constitue une des plaies de l’Afrique, la présence d‘enfants-soldats.

Charlotte Sawyer. Je confirme. Ces gens-là ont reçu une vraie formation. Comme l’a souligné Jacques, leurs tenues sont irréprochables. Surtout pour des combattants qui ont conduit une offensive-éclair. Ces types, dans leur immense majorité, ne sont aucunement négligés. Ce qui implique, évidemment, un encadrement rigoureux et qui sait faire passer les ordres et se faire obéir.

Jacques Borde. Car cette arrivée en bon ordre et en tenue aussi impeccable que possible, a, bien évidemment, été organisée. C’est de la Psy Op. Et de la bonne…

| Q. À qui pourrait-on comparer les Tāliban, dans leur positionnement vis-à-vis du terrorisme  ? À Pyongyang ? À Téhéran…

Jacques Borde. C’est amusant que vous parliez de Téhéran…

| Q. Pourquoi ?

Jacques Borde. Parce qu’en fait, juridiquement parlant, si l’on doit évoquer Téhéran, on tombe, avec ce sujet-là, sur un os. Et un gros.

L’Iran est régulièrement la cible des coups du Sāzmān-é Mojāhedin-é Khalq-é Irān (MeK)3. Pas vraiment des enfants de chœur, le MeK a combattu du côté de l’Irak lors de la Jang-é Tahmîli (Guerre imposée, nom officiel de la Guerre Iran-Irak en Iran), au cours de laquelle 10.000 Iraniens auraient été tués par le MeK. Parmi lesquels :

-le président Mohammad Ali Rajai4 ;
-le Premier ministre Mohammad Javad Bahonar, secrétaire général du Ḥezb-é Jomhūrī-é Eslāmī (PRI, Parti de la république islamique) ;
-le Sayyed Mohammad Hosseini Beheshti5.

À noter que les noms cités sont ceux de responsables dont, à un moment ou à un autre, le MeK, a revendiqué motu proprio la décapitation, pour reprendre le terme usité par les SR occidentaux.

Naturellement, et comment pourrait-il en être autrement, les Mojāhedin-é Khalq sont tenus pour une organisation terroriste par l’Iran, mais également dans l’Irak actuel, notre allié dans la lutte contre le terrorisme takfirî.

Sinon, le Sāzmān-é Mojāhedin-é Khalq-é Irān a figuré sur la liste des organisations terroristes :

-des États-Unis de 1997 à septembre 2012 ;
-du Conseil de l’Union européenne de 2002 à janvier 2009 ;
-du Home Office britannique jusqu’en juin 2008.

2021, Souci : où ont été longtemps, basés, le plus officiellement du monde, les Mojāhedin-é Khalq ? En France, à Auvers-sur-Oise. Les membres du MeK, encore en France, y bénéficient toujours du statut de réfugiés politiques et occupent toujours une partie des infrastructures de ce qui fut leur QG à partir de 1981.

Ce qui, du point de vue de Bagdad et de Téhéran, fait de Paris l’hébergeur d’un groupe terroriste strictement au même titre que Kaboul vis-à-vis d’Al-Qaida et du Jabhah al-Islamiyah al-Alamiyah li-Qital al-Yahud wal-Salibiyyin6, de feu Oussāma Bin-Mohammed Bin-Awad Bin-Lāden.

Dans la guerre de l’ombre, on est toujours le méchant de quelqu’un. Encore plus en l’Orient compliqué.

| Q. Sinon, vous restez dubitatif quant à la menace terroriste présentée par les Tāliban ?

Jacques Borde. Oui, bien que ce soit la grande peur de beaucoup.

Comme je vous l’ai déjà souligné à plusieurs reprises : les Tāliban, ne sont pas des internationalistes, au sens où Al-Qaida, Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām7, et Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH)8 le sont.

À ce que nous en dit Roland Lombardi9 : « Moscou et Pékin ont obtenu de la part de ces derniers le même engagement pris avec Trump : pas d’exportation idéologique, ni de refuge et encore moins de soutien aux potentiels groupes islamistes des anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale, comme aux indépendantistes ouïgours du Xinjiang. Forte de sa puissance financière, la Chine – qui partage une frontière de 76 km avec l’Afghanistan – espère faire entendre raison aux Tāliban pour qu’ils respectent le deal et ainsi remporter le nouveau Grand Jeu ».

A priori, je ne vois pas de raisons majeures qui pourraient pousser l’Amīr al-mu‘minīn du Da Afghanistan Islami Amarat (DAIA), Haibatullāh Aḫūnd Zādah, à réserver un sort diamétralement différent aux Européens qui se sont tous retiré du pays en temps et heures.

Charlotte Sawyer. Sur ce point précis, outre les assurances des dirigeants tāliban selon lesquelles ils comptent respecter les frontières des États d’Asie centrale, je partage assez l’opinion de Fardin Eftekhari10 , lorsqu’il nous rappelle que « les Tāliban n’ont pas une idéologie transnationale ni le projet de conquérir des terres hors d’Afghanistan. Les Tāliban définissent leur mission uniquement au sein des frontières afghanes et veulent apporter des changements significatifs dans le quotidien de la société afghane ».

Les Tāliban sont, en fait des nationaux-religieux.

Jacques Borde. Deux élément, toutefois, ne sont pas très rassurants :

Primo, l’extrême faiblesse du président des États-Unis, Joseph Joe Robinette Biden, Jr., de toute évidence, l’hêgêmon thalassocratique étasunien n’est pas au mieux de sa forme.

Secundo, les États-Unis n’ont pas tenu au pied de la lettre les engagements pris par Donald J. Teflon Trump vis-à-vis des Tāliban.

Sera-ce suffisant et nécessaire pour un retour au statu quo ante ? Personnellement, j’en doute. Des deux côtés, on sent quand même une furieuse envie de s’en mettre plein des poches…

[À suivre]

Notes

1 Ou Émirat islamique d’Afghanistan. Dont la devise est classiquement la Aš-šahāda (Chahada) : Lā ʾilāha ʾillà l-Lāh, Muḥammadun rasūlu l-Lāh (Il n’est point de divinité si ce n’est Dieu, Muhammad est le messager de Dieu). Ne se récite qu’en arabe classique.
2 Littéralement : Ceux qui exigent [le savoir], pluriel de Talib (Taliban s’écrit donc sans ‘s’ final) terme pour désigner des étudiants en religion. À traduire plus classiquement par Séminaristes.
3 Ou Organisation des combattants du peuple iranien (OMPI).
4 Mort assassiné le 30 août 1981 à Téhéran, le 2ème président iranien du 2 au 30 août 1981 après avoir été Premier ministre sous Abolhassan Banisadr. Il a également été ministre des Affaires étrangères du 11 mars 1981 au 15 août 1981, alors qu’il était Premier ministre.
5 Juriste, philosophe, théologien et homme politique iranien. Beheshti est considéré comme le 2ème personnage de la hiérarchie politique iranienne après la Révolution, comme le principal architecte de sa Constitution, ainsi que de la structure administrative de la République islamique.
6 Front islamique mondial pour le combat contre les juifs & les croisés.
7 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
8 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
9 Analyste et éditorialiste pour Fild. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l’influence française dans le monde arabe & musulman (VA Éditions, 2019) et Poutine d’Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée & au Moyen-Orient (VA Éditions, 2020).
10 Doctorant à la Faculté d’Études régionales à l’Université de Téhéran.

 

A Propos Jacques Borde

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