Kaboul : Le Jour d’après ! [2]

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Visiblement, beaucoup en Occident (surtout en Europe) ont le plus grand mal à se faire à une chose pourtant simple : notre défaite collective face aux Tāliban. Au Jour d’après, en quelque sorte ! C’est donc, apparemment, cet après qui pose problème à quelques-uns. Pékin, Delhi, Moscou & même Washington – même si Biden est tout sauf l’homme de la situation – sont en train de poser les bases de leur normalisation avec le Da Afghanistan Islami Amarat (DAIA). Douloureux, humiliant parfois, mais nécessaire. Ainsi se font les relations internationales, part encore non-négligeable du Grand jeu en cette partie du monde. Partie 2.

« La plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d’un politique, est de croire qu’il suffise à un peuple d’entrer à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n’aime les missionnaires armés ; et le premier conseil que donnent la nature et la prudence, c’est de les repousser comme des ennemis ».
Maximilien Robespierre, Discours sur la guerre prononcé à la Société des Amis de la Constitution (2 janvier 1792).

« L’Amérique est un grand pays, ils doivent faire preuve de générosité (…). L’Émirat islamique » a « aidé les États-Unis en facilitant leurs évacuations (…). mais au lieu de remerciements, ils parlent d’imposer des sanctions sur notre peuple ».
Amir Khan Muttaqi, Acting Afghan Minister of Foreign Affairs (MFA)1.

« Sur le plan géopolitique, la défaite de l’Occident me semble considérable. Nous vivons un événement de portée historique mondiale aussi fort que le fiasco de Suez pour les Français et les Britanniques ou que la chute de Saïgon pour les Américains. Ces heures marquent une déroute de l’Occident et de l’OTAN. La chute de Kaboul va accélérer la tendance mondiale actuelle, qui est la domination de la Chine, avec la vassalisation de la Russie à ses côtés. En tout cas, eux, ils restent à Kaboul, quand, nous, l’Europe, nous fuyons ».
Bernard Bajolet, ex-ambassadeur de France à Kaboul (février 2011-avril 2013), ex-patron de la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE).

« Les Tāliban sont désormais assis sur certaines des ressources stratégiques les plus importantes au monde ».
Rod Schoonover, du Council on Strategic Risks (CSR).

« … Il faudrait, dit-on, que l’Occident ait une politique globale à l’égard de l’islamisme. C’est stupide : il n’y a pas d’islamisme global. Regardons l’islam de manière rationnelle et non démagogique ou émotionnelle. C’est la première religion du monde avec 1,5 milliard de fidèles. Mais qu’y a-t-il de commun entre l’Arabie Séoudite fondamentaliste, le Maroc modéré, le Pakistan militariste, l’Égypte pro-occidentale ou l’Asie centrale sécularisée ? Rien de plus que ce qui unit les pays de la chrétienté ».
Zbigniew Brzezinski, Nouvel Observateur (15 janvier 1998).

| Q. Vous y avez fait allusion précédemment : les Tāliban ont mis la main sur le matériel fourni aux forces afghanes par l’Oncle Sam ?

Charlotte Sawyer. Oui, l‘Afghan National Army (ANA) ayant détalé sans combattre, l’essentiel des équipements dont elle disposait est, désormais, entre les mains des Tāliban.

Pourtant, selon les données du bulletin annuel The Military Balance 2021, les forces gouvernementales afghanes avaient sous le coude largement de quoi faire ce pour quoi elles étaient payées, défendre le pays :

-40 chars T-55 et T-62.
-640 véhicules blindés Mobile Strike Force Vehicule (MSFV), qui ne sont rien d’autre que de classiques Mine Resistant Ambush Protected (MRAP) développés par l’Américain Textron Marine & Land Systems, pour l’ANA, qui plus est.
-200 MRAP International MaxxPro de Navistar International (É-U).
-plusieurs milliers de Humvees, engin qu’on ne présente plus.
L’ANA avait en dotation 775 pièces d’artillerie, dont 85 obusiers russes D-30 de 122 mm et 24 obusiers M114A1 de 155 mm. Arsenal qui appartient désormais aux Tāliban, qui redeviennent, tant de jure que de facto, la force armée régulière et légale du pays.

Honte ultime, le Da Afghanistan Islami Amarat (DAIA)2 hérite même des deux composantes aériennes du régime pro-occidental :

-l’Afghan Melli-é Urdu (ANAAC)3,
-l’Afghan Hauai Quvah (AAF)4.

Soit :

-24 avions de lutte antiguérilla EMB-314 Super Tucano ;
-4 C-130H Hercules ;
-23 AC-208 Combat Caravan ;
-18 PC-12/47E, modifiés par l’Américain Sierra Nevada Corp. Destinés au Renseignement d’origine électromagnétique (ROEM), au sein de l‘Unité 777 des Forces spéciales afghanes. Une sacré prise de guerre. Si pris intacts…

Côté hélicoptères, on dénombre :

-5 Mi-35 Hind ;
-54 Mi-17 ;
-53 MD-530F, développé par Hughes Helicopters sur la base de l’OH-6 Cayuse ;
-42 UH-60A Black Hawk.

Même si une partie de ces matériels est défaillante, une large partie reste opérationnelle.
Quant à trouver aide et assistance pour remettre ces matériels en ligne, l’expérience a démontré qu’il se trouve toujours moyen de moyenner, comme on dit. L’étonnant, sauf que laisser des matériels intacts à ses supposés ennemis n’est pas vraiment un franche nouveauté côté américain, est l’incapacité récurrente des proxies officiels du Pentagone à :

-mettre à l’abri les matériels qu’on leur refile. Un avion ça se fait décoller. Et, tous les pilotes de l’ANAAC et de l’AAF étaient Afghans et… Afghanes.
-saboter et/rendre inopérants les matériels qu’on abandonne.

Mais, il est vrai que les membres de l’Afghan National Army (ANA) courent si vite !…

| Q. Les Tāliban ont tout récupéré ?

Jacques Borde. Non, en fait. Les Américains ont tout de même eu le temps de mettre hors d’état de nuire certains matériels. Ensuite, en l’Orient compliqué, les matériels se répartissent en fonction des affinités de chacun.

Déjà, aux débuts, l’Afghan National Army (ANA) n’a jamais compté 300.000 hommes, mais plus probablement autour de 50.000. En fait, les salaires versés par les Américains aux commandants des régions militaires ne correspondaient évidemment pas aux effectifs réels.

Concrètement, il y avait très peu de troupes ANA réellement opérationnelles. Ensuite, c’est du cas par cas :

-les éléments hazara (chî’îtes) sont passés avec tous leurs véhicules et armement en Iran, où ils seront probablement intégrés à la Liwā’ al-Fāṭamiyūn5 qui combat en Syrie contre Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH).
-les troupes de Dostom sont passées au Tadjikistan, leurs véhicules ont été récupérés par les Tadjiks.
-les troupes données pour aguerries (sic) de l’ANA, dont les forces spéciales formées par les Américains – mais qui ont détalé aussi vite que les autres, faut-il préciser – se seraient regroupées dans la vallée du Panchir. Là, en toute logique, les Tāliban ont ou saisi ou détruit ces équipements.

| Q. Applicabilité des Conventions de Genève, après la victoire des Tāliban ?

Jacques Borde. Certes. Mais, il eût été opportun qu’on les appliquât, lorsque s’est abattu l’embargo onusien sur les populations civiles d’Irak. 1,5 millions de morts, dont 500.000 enfants…

Mettons aussi fin à notre hypocrisie otano-centrée : avant le retour des Tāliban, les femmes étaient toujours lapidées. Mais il était vivement déconseillé (sic) de filmer la chose !…

| Q. Je crains que votre réponse en fasse hurler plus d’un : devons-nous reconnaître le gouvernement afghan ?

Jacques Borde. Au plus vite même. Je ne vois même pas à quel titre nous pourrions refuser de le faire et de normaliser nos relations avec Kaboul. Moscou, Faisalabad et Beijing l’ont déjà fait, non ?

Tout ça porte un nom : géopolitique.

Ou, alors, il va falloir qu’on m’explique en quoi Haibatullāh Aḫūnd Zādah6, désormais Amīr al-mu‘minīn7 du Da Afghanistan Islami Amarat (DAIA), est moins fréquentable que :

-S.A.R Mohamed MBS Ibn-Salmān Āl-Séʻūd, prince héritier d’Arabie Séoudite et ministre séoudien de la Défense ;
-Cheikh Mohammed MBZ Ibn-Zayed Ibn-Sultan, l’homme fort des Émirats arabes unis (ÉAU).

Tous deux pataugeant jusqu’au coude dans le sang du peuple yéménite.

| Q. Et du point de vue moral ?

Charlotte Sawyer. La morale n’a pas à être prise en compte dans des décisions géopolitiques de cette ampleur. Que voulez-vous qu’on fasse : qu’on soit en bisbille avec Kaboul jusqu’au prochain millénaire ?

Il est temps d’émerger de ce cauchemar, que nous entretenons depuis 20 ans.

Je vous rappelle que ce qui vient de se passer est le retour aux affaires d’Afghans 100% qui étaient déjà aux commandes, lorsqu’il nous a pris l’idée d’aller les déloger du pouvoir, sous un mauvais et faux prétexte. Aucun Talib n’a pris part au 11 Septembre.

Jacques Borde. Combien de Séoudiens, au fait ? Quinze (15) sur Dix-neuf (19)  ? C’est bien ça.

[À suivre]

Notes

1 Ou ministre en charge des Affaires étrangères.
2 Ou Émirat islamique d’Afghanistan. Dont la devise est classiquement la Aš-šahāda (Chahada) : Lā ʾilāha ʾillà l-Lāh, Muḥammadun rasūlu l-Lāh (Il n’est point de divinité si ce n’est Dieu, Muhammad est le messager de Dieu). Ne se récite qu’en arabe classique.
3 Ou Afghan National Army, Air Corps, aviation légère de l’armée afghane.
4 Ou armée de l’Air afghane.
5 Ou Division des Fatimides, anciennement Brigade des Fatimides. Milice chî’îte, formée par l’Iran et constituée de combattants hazaras afghans.
6 Haibatullāh passe pour l’auteur de la majorité des fatwa (avis juridiques) des Tāliban , ainsi que le président de leurs tribunaux islamiques. Contrairement à la plupart des dignitaires Tāliban, Haibatullah serait resté en Afghanistan durant toute la durée de la guerre. Il est devenu le chef des Tāliban le 25 mai 2016, à la suite de la décapitation (par drone) de leur précédent chef, Akhtar Muḥammad Manṣūr.
7 Littéralement Prince des croyants. Ce titre a été donné, a posteriori, aux califes bien inspirés ou al-Khulafā’u r-Rāshidūn, les 4 premiers califes qui succèdent au prophète de l’islam Mahomet à partir de 632.

 

A Propos Jacques Borde

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