Kaboul : Le Jour d’après ! [3]

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Visiblement, beaucoup en Occident (surtout en Europe) ont le plus grand mal à se faire à une chose pourtant simple : notre défaite collective face aux Tāliban. Au Jour d’après, en quelque sorte ! C’est donc, apparemment, cet après qui pose problème à quelques-uns. Pékin, Delhi, Moscou & même Washington – même si Biden est tout sauf l’homme de la situation – sont en train de poser les bases de leur normalisation avec le Da Afghanistan Islami Amarat (DAIA). Douloureux, humiliant parfois, mais nécessaire. Ainsi se font les relations internationales, part encore non-négligeable du Grand jeu en cette partie du monde. Partie 3.

« La victoire des Tāliban est d’abord l’échec spectaculaire de ceux qui pensaient que le modèle démocratique occidental était exportable n’importe où sur la planète ».
Nicolas Bay.

« Ils sont les mieux entraînés, les mieux équipés et les meilleurs de tous les soldats que nous avons formés. Et ils vont continuer à s’améliorer ».
Lieutenant-général William B. Bill Caldwell IV, president of Georgia Military College, devant le Council on Foreign Relations (CFR).

« La victoire des Tāliban, aussi tragique soit-elle, n’oblige en rien la France à accueillir des migrants afghans. La priorité absolue des pouvoirs publics devrait être de protéger les Français de ce tsunami migratoire qui vient ».
Stéphane Ravier.

« Avant leur chute en 2001, les Tāliban donnaient refuge à des organisations terroristes comme Al-Qaïda et protégeaient Oussāma Bin-Lāden. En 2021, une nouvelle version des Tāliban est apparue, une version plus pragmatique. Ils ont appris de leurs erreurs et de leur première expérience. On a vu apparaître une nouvelle génération de Tāliban qui ont une pensée différente des dirigeants traditionnels qui suivaient une ligne rigoriste comme le mollah Mohamad Omar (…). Je pense qu’à court terme, les Tāliban tenteront de se démarquer de leur version précédente de 2001 et d’être plus pragmatiques afin de pouvoir surmonter les nombreux défis auxquels ils sont confrontés ».
Dr. Ahmed Sayed Ahmed, expert des relations internationales au CEPS d’Al-Ahram.

« Mercredi dernier, le chef de la diplomatie américaine Antony Blinken, après une rencontre avec son homologue allemand Heiko Maas, a publiquement regretté que le nouveau gouvernement afghan ne soit pas plus ‘inclusif’ (…). Ah ben, celle-là, on ne l’avait pas vu venir les Tāliban seraient-ils misogynes ?En tous cas, c’est ce que laisse entendre la Maison blanche qui pensait avoir refilé plusieurs dizaines de milliards d’armement à des terroristes plus ‘modérés’. Mince.Qu’ils assassinent les musiciens, balancent les homos du haut des immeubles, lapident, décapitent les femmes et s’entourent de jeunes enfants transformés en esclaves sexuels, ça passe encore. C’est culturel. Mais qu’ils aient formé un gouvernement non ‘inclusif’, ce n’est pas bien et ça contrarie la gauche américaine très sensible sur le sujet. Ma biquette. Remets ton masque ».
Marc Amblard.

| Q. Et, la Résistance afghane ?

Jacques Borde. Quelle résistance afghane ? Le pays entier est tombé comme une mangue trop mûre. Par ailleurs, assez joué : les Afghans ont besoin de paix, pas d’une nouvelle guerre. Maintenant, effectivement, rien n’empêche ceux que ce gambit tente d’aller faire le coup de feu contre les Tāliban. À leur rappeler, toutefois, qu’ils seront probablement très, très seuls face à l’ennemi.

Last but not least, je ne suis pas certains que certains d’entre eux s’en rendent compte, il leur faudra avoir des yeux dans le dos.

| Q. Pourquoi ?

Charlotte Sawyer. Parce que notre bel hêgêmon thalassocratique étasunien n’a pas l’intention que qui que ce soit vienne lui gâcher son Jour d’après avec le pouvoir talib.

Cela fait, trop longtemps, que nos administrations préparent leur coup avec les Tāliban. Prenez, Abdul Ghani Baradar, plus ou moins le n°2 des Tāliban. Ce cofondateur le mouvement aux côtés du Mollah Omar, a fait partie de ceux qui ont combattu les Soviétiques en tant que moudjahid durant la guerre contre l’URSS, entre 1979 et 1989.

En 2010, alors qu’il est le chef militaire des Tāliban, il est arrêté à Karachi, au Pakistan. C’est sous la pression de Washington, que Abdul Ghani Baradar est libéré en 2018.

Pourquoi ? Parce qu’une fois, nommé à la tête du Bureau politique des Tāliban, sis au Qatar, c’est Abdul Ghani Baradar qui va conduire les négociations avec les Américains qui vont aboutir à l’Accord de Doha.

Jacques Borde. Étonnamment, à Paris, personne ne semble avoir apprécié la manœuvre qui ressemble pourtant fort à la manière dont Paris fit le choix de Ben Bella1 pour donner une mouture plus politique aux Accords d’Évian, signés avec le FLN.

| Q. Et, la méthode ne vous choque pas ?

Jacques Borde. C’est un classique du genre :

1- c’est avec son ennemi qu’on entame des discussions, pas avec son voisin de palier ou sa concierge.
2- sans interlocuteur, vous n’avez personne avec qui négocier. Dans le cas présent, l’administration Trump avait fait sortir de prison Abdul Ghani Baradar. Selon elle : le mieux à même de mener à terme les discussions de Doha. Ce qui, du point de vue de Donald J. Teflon Trump, et de Michael Richard Mike Pompeo2, a parfaitement fonctionné.
3- cette part du Grand jeu, s’est faite dans le dos des Européens. Horresco referens ! Mais, depuis quand Trump est un dirigeant européen ?

Charlotte Sawyer. Après que notre CIA instrumentalises quelque idiots utiles afin d’envoyer des messages musclés (sic) à l’Amīr al-mu‘minīn3 du Da Afghanistan Islami Amarat (DAIA)4, Haibatullāh Aḫūnd Zādah5, c’est un autre sujet. Et un très vieux truc aussi.

| Q. La nouvelle Alliance du Nord, n’avait, effectivement, pas l’air de vous emballer ?

Jacques Borde. C’est une litote. Pas vraiment, effectivement.

1- cette Alliance du Nord.2 (sic) est, désolé de le rappeler, un problème inter-afghan. Je pense que nous nous sommes suffisamment mêlé des affaires de ce pays.
2- pas plus que l’ancienne, elle n’a su empêcher la chute de Kaboul.
3- N’oubliez pas qui sont les Afghans. Octobre 2020, des centaines de manifestants non- Tāliban appelaient à la fermeture de l’ambassade française, en piétinant le portrait d’Emmanuel Macron et en brûlant le drapeau tricolore : « Mort à la France ! », « mort à Macron ! ».

Donc, sous le régime pro-occidental de Kaboul.

Quant aux réfugiés (sic) afghans : des hommes à 90% ? Femmes et enfants abandonnés sur place ? Une réaction nos amis bien-pensants et autres donneurs de leçons ?

Vos Afghans, comme l’a écrit un ami internaute sur sa page FB : « C’est un peu comme si mon père avait fui les Khmers rouges en 1976 en laissant ma mère et mes frères. n’avez vous pas honte ? ».

Au juste : de qui devrions-nous être les alliés aujourd’hui ? Et en quoi et à quoi ceux qui fuient leur pays en abandonnant femmes et enfants nous seraient utiles ?

| Q. Mais, le fils du commandant Massoud réclamait l’aide des Américains, le fait que personne n’a bougé, ça a joué un rôle…

Charlotte Sawyer. Même pas. À défaut d’être des Lions, ces gens-les étaient plus, comme le disent les Chinois, des Tigres de papier.

Dans sa tribune publiée par le Washington Post, Ahmad Massoud, le fils du commandant Ahmed Shah Massoud, réclamait un soutien en armes et munitions pour sa milice, estimant que « L’Amérique peut encore être un grand arsenal pour la démocratie » en soutenant ses moudjahidinn.

O.K, mais :

1- lui et ses hommes étaient des acteurs anciens et connus du Grand jeu afghan.
2- en quoi ses miliciens avaient-ils vocation à se montrer plus efficaces, à partir d’août 2021, qu’ils ne l’ont jamais été auparavant ? Le Jabh-é Melli (NFA)6 relooké sur lequel Massoud Jr. s’appuyait, existe, en fait, depuis 2011.
3- surtout : en quoi Massoud Jr. et ses hommes sont-ils plus démocrates que les reliquats du régime de Kaboul ses alliés qui, simple oubli (sic) de leurs supporters occidentaux, n’ont jamais mis un terme aux lapidations des femmes ?

| Q. Quid de cet entretien télévisé d’un supposé ex-interprète afghan incapables de sortir un mot en… français ?

Jacques Borde. C’est assez inquiétant, je l’avoue. Soyons clair : si l’imposture se vérifie, cela laisse supposer un réseau de corruption assez élevé. Y compris, voire principalement, au sein de nos appareils militaire et diplomatique. Ce qui signifie que ceux de nos militaires qui s’y sont prêtés sont passible de la Cour martiale.

Là, je ne peux que donner raison à Nora Ben pour qui « Les Afgh#ns ayant travaillé pour la France l’ont fait pour un salaire et non par amour pour l’Occident. Ce sont en quelque sorte des mercenaires. Ils ne sont ni démocrates ni modernistes. Ils sont musulm#ns et le resteront. Leur progéniture de 1ere ou 2e génération va se rajouter a la 5e colonne maghrébine déjà en place et encore les maghrébins sont plus plus assimilables que les Afgh#ns ».

Combien de cet acabit, vont suivre ?

Notes

1 Un des 9 chefs historiques du Comité révolutionnaire d’unité & d’action (CRUA), à l’origine du Front de libération nationale (FLN). Ben Bella sera le premier président de la République algérienne le 15 septembre 1963, poste qu’il cumule avec celui de Premier ministre. Il occupe cette dernière fonction à partir du 27 septembre 1962. Il est renversé par le coup d’État du 19 juin 1965 mené par son vice-Premier ministre, le colonel Houari Boumédiène.
2 Ex-directeur de la CIA, élu républicain du Kansas, siégeait à la Commission du Renseignement du Congrès, a participé à la Commission d’enquête sur l’attaque du consulat des États-Unis à Benghazi, en septembre 2012, où l’ambassadeur Christopher Stevens et trois autres Américains ont été tués.
3 Littéralement Prince des croyants. Ce titre a été donné, a posteriori, aux califes bien inspirés ou al-Khulafā’u r-Rāshidūn, les 4 premiers califes qui succèdent au prophète de l’islam Mahomet à partir de 632.
4 Ou Émirat islamique d’Afghanistan. Dont la devise est classiquement la Aš-šahāda (Chahada) : Lā ʾilāha ʾillà l-Lāh, Muḥammadun rasūlu l-Lāh (Il n’est point de divinité si ce n’est Dieu, Muhammad est le messager de Dieu). Ne se récite qu’en arabe classique.
5 Haibatullāh passe pour l’auteur de la majorité des fatwa (avis juridiques) des Tāliban , ainsi que le président de leurs tribunaux islamiques. Contrairement à la plupart des dignitaires Tāliban, Haibatullah serait resté en Afghanistan durant toute la durée de la guerre. Il est devenu le chef des Tāliban le 25 mai 2016, à la suite de la décapitation (par drone) de leur précédent chef, Akhtar Muḥammad Manṣūr.
6 Ou National Front of Afghanistan.

 

A Propos Jacques Borde

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