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Remakes d’Automne : 18 Brumaire à Riyad & Macron-Bonaparte dans le Golfe [2]

| Orient compliqué | Questions à Jacques Borde |

Pour une fois, même s’il en a ramené une salvatrice pluie de pétrodollars, ça n’est pas la virée de Donald J. Trump dans le Golfe Persique qui aura le plus marqué les esprits. En fait, les deux stars géopolitiques de la semaine passée sont : 1- le ministre séoudien de la Défense (& désormais successeur du roi Salmān) Mohamed MBS Ibn-Salmān Āl-Séʻūd ; 2- le président français, Emmanuel Macron. Le premier imposant sa marque au royaume & le second, tentant de poser les fondement d’une diplomatie – qu’on espère, enfin, indépendante – vis-à-vis de l’Orient compliqué. 2ème Partie.

| Q. Comment qualifieriez-vous le rôle joué par Riyad ?

Jacques Borde. En l’espèce, il ne s’agit pas tellement de Riyad, mais de celui qui s’y comporte comme un hêgêmon avec foi (le wahhabisme) mais guère de loi : Mohamed MBS Ibn-Salmān Āl-Séʻūd. Je ne sais si l’Iran voisin avec qui MBS a fort peu d’atomes crochus, est bien l’État voyou dont nous parle certains, mais MBS, lui, ressemble de plus en plus à un chef d’État voyou.

Saad Hariri doit pouvoir être libre de ses mouvements, non pas pour ce qu’il est, mais pour le poste qui est toujours le sien celui de Premier ministre libanais. À ce stade les admonestations qu’Hariri a adressé à Téhéran doivent être traités avec beaucoup de circonspection.

| Q. Quid, alors, du rappel d’Hariri à Riyad qui serait à l’origine de l’affaire ?

Jacques Borde. C’est la thèse en vue. Là, si elle est vraie, Saad Hariri mérite notre mépris pour son comportement de dhimmî vis-à-vis des ses voisins wahhabî. Mais pas d’être ainsi soumis au bon vouloir des Néo-barbaresques wahhabî qui n’ont aucun droit de le retenir. Le temps des rezzous n’est plus. Même si en cette matière, les Séoud ont délaissé le sabre pour la bombe à guidage laser pour massacrer des civils innocents comme ils le font au Yémen.

| Q. En ce cas Macron à Riyad : pourquoi et pour quel résultats?

Jacques Borde. Ne confondons pas les choses. La nature fantasque, pour ne pas dire despotique du nouveau maître de Riyad, ne fait pas de ce pays un endroit à éviter. Tout au contraire. Le royaume reste le primus inter pares du Conseil de coopération des États arabes du Golfe (CCEAG) et doit être traité comme tel.

Ça n’est pas d’être allé à Munich qui sera toujours reproché à Daladier et Chamberlain, mais de s’y être couchés devant Hitler…

D’ailleurs, avant de se projeter diplomatiquement à Riyad, le chef de l’État :

1- n’a pas manqué de rappeler quels points, géostratégiquement parlant, nous séparaient de Riyad.
2- qu’il comptait bien se rendre à Téhéran prochainement. Si, bien sûr, d’ici là, les Iraniens maintiennent leur invitation…

En l’espèce, même s’il eut été appréciable que Macron effectuât son vol retour accompagné de l‘otage (sic) Hariri, ses échanges sur place ne furent marqués par aucune reculade. On a, désolé, de le dire, connu ses prédécesseurs moins heureux en pareil cas.

Après Trump et Poutine, il fallait bien qu’Emmanuel Macron, prît contact avec Mohamed Ibn-Salmān Āl-Séʻūd.

| Q. Oui, mais MBS n’est que prince héritier ?

Jacques Borde. Ne chipotons pas. C’est bien MBS qui est le boss et non le roi d’Arabie Séoudite, Salmān Ibn-ʻAbd al-ʻAzīz Āl-Séʻūd.

| Q. Ne cautionnons-nous pas une révolution de palais ?

Jacques Borde. Non. Parce que ça n’est pas du tout ce à quoi nous assistons. La dévolution du pouvoir (ou le passage de relais si vous préférez) est bien réelle entre les deux hommes. Salmān Ibn-ʻAbd al-ʻAzīz Āl-Séʻūd passe bien la main, et en toute connaissance de cause, à son protégé de toujours Mohamed Ibn-Salmān Āl-Séʻūd.

Bon, le coup de purge de MBS est tout aussi réel. Mais c’est un coup de balai. Mais pas un golpe. MBS a pris simplement son monde par surprise. Une sorte de 18 Brumaire des sables. Techniquement, c’est plutôt bien joué.

| Q. Et, au fait, qu’ont retenu les Séoudiens des conseils éclairés (sic) de la France ?

Jacques Borde. Pour le moment, peu de choses effectivement.

Loin d’arrêter ses bombardement sur le Yémen, rien que dans la nuit du 10 au 11 novembre 2017, l’Al-Qūwāt al-ğawwiyyah al-Malakiyyah as-Suʿūdiyyah (RSAF)1 a mené deux séries de frappes.

Si Paul prit un jour le chemin de Damas, Emmanuel celui de Riyad, de son côté MBS n’a, de toute évidence, pas pris celui de Paris…

| Q. Mais, pour revenir aux tous débuts de notre discussions, le monde arabe existe bel et bien, vous exagérez…

Jacques Borde. Géographiquement, oui. Mais, pour le reste.

En fait, si nous comparons avec l’Europe qui a, espérons définitivement, enterré la hache de guerre (entre ses membres évidemment) ; le monde arabe a strictement fait le chemin inverse. Moins d’unité, moins d’entente et des guerres en série. Guerre soit chaudes, tièdes, asysmétrique et/ou d’usure :

1- guerre religieuses, ou sectaro-religieuses, si vous préférez. C’est en partie le cas au Yémen où les factions takfirî à la solde de Riyad ont cherché (et obtenu) la rupture avec les Houthis, compagnons de route du chî’îsme.
2- guerres de libération au motif des prétendus printemps arabes. En fait, plus des des périodes de glaciation nazislamiste. Mais en l’absence de pouvoir colonial, des guerres tournées contre son propre magistère par des régnicoles instrumentalisés : Guerre de Libye (réussie), Guerre du Sinaï (ratée)
3- guerres de conquête. Celle du double califat de Mossoul et de Raqqa.
4- guerres de suprématie régionale. Heureusement, pour l’instant par proxies. Celle qui oppose désormais la RI d’Iran et le Royaume d’Arabie Séoudite.

Les typologies ci-dessus (1à 4) se mélangeant allègrement les unes aux autres.

| Q. Comment expliquez-vous l’irruption de l’Arabie Séoudite dans le champ de la guerre. Elle qui, malgré un armement non-négligeable, a toujours su se tenir à l’égard des guerres israélo-arabes ?

Jacques Borde. Principalement par sa sidération vis-à-vis de l’Accord 5+1 sur le nucléaire iranien dont elle aura été tenu totalement à l’écart du début jusqu’à la fin. Une des fautes géostratégiques majeures – une de plus, direz-vous – de l’administration Obama et de son incompétentissime Secretary of State, John F. Kerry.

Quant à sa tenue à l’écart des guerres israélo-arabes, malgré une doxa obstinément antisémite, notamment chez les têtes pensantes (sic) du wahhabisme, un sens de la survie (ou un manque de courage) face à la 1ère puissance militaire du Proche-Orient : Tsahal.

Ensuite, les Séoudiens ont cru leur heure venue. C’est aussi simple que cela.

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Ce que dit, à sa manière le directeur-adjoint de l‘Institut de relations internationales & stratégiques (IRIS), le Dr. Didier Billion dans son entretien à Air & Cosmos. À savoir que « … suite aux révolutions arabes, Riyad a compris » ou plutôt cru comprendre, corrigerais-je « qu’il y avait un manque de leadership dans la région. De nombreuses capitales ont été considérablement affaiblies (Le Caire, Bagdad, Damas). L’Arabie Séoudite n’a de cesse depuis d’essayer de se hisser au rang de leader de la région, d’où la nécessité de renforcer ses armements »2.

J’ajouterai que cet affaiblissement de capitales arabes est aussi largement le fruit de l’interaction délibérées des dirigeants séoudiens, eux-mêmes fourriers avérés de cette terreur takfirî qu’ils prétendent aujourd’hui combattre…

| Q. Bon, admettons que l’administration Salmān ait cru son heure venu, comme vous le supposez, comment expliquez-vous le peu de succès des Séoudiens sur le terrain ?

Jacques Borde. Ah ! C’est la différence entre vouloir et pouvoir. Ou comme le dit Didier Billion le fait que « Les Séoudiens ont très peu de conscience nationale, ce qui ne les prédispose pas aux sacrifices »3.

Plus crûment, on peut aussi appelez ça : en avoir ou pas dans le pantalon !

Ce qui explique le recours massif à l’Al-Qūwāt al-ğawwiyyah al-Malakiyyah as-Suʿūdiyyah (RSAF) comme instrument de sa via factis sur le Yémen. Depuis Guernica, on le sait : rien de plus facile que de frapper son ennemi de très haut.

L’écueil, et même le père du concept des Cinq cercles4 John Warden III le disait le premier : la guerre aérienne, même massive, implacable et sans pitié (telle que la conduit le maître de Riyad), a d’étroites limites et suffit rarement à assurer la victoire. Et ça, avant que le fantassin séoudien n’arrive à le compenser, des morts seront tombés de par et d’autres…

| Q. Et les États-Unis dans tout cela ?

Jacques Borde. Pour l’administration Trump, la stratégie est celle d’un surcontainment des Iraniens. Pour ce faire, nous dit encore Didier Billion, « La stratégie d’armer ou de surarmer l’Arabie Séoudite vise à faire contrepoids à l’Iran »5.

| Q. Suffisant, vous croyez ?

Jacques Borde. Non. Quant on voit l’enlisement des Séoudiens, et ce malgré leurs achats de matériels de plus en plus performants, face à des Houthis, qui sont des miliciens régnicoles et rien de plus, dépourvus de marine et d’aviation, il y a de quoi douter sérieusement des capacités militaires du wahhabisme en lice.

Notes

1 Royal Saudi Air Force, armée de l’air séoudienne.
2 Air & Cosmos n°2559 (10 novembre 2017).
3 Air & Cosmos n°2559 (10 novembre 2017).
4 Stratégie mise en place durant la 1ère Guerre du Golfe, mais développée depuis la fin des années 1980. Elle est basée sur la considération que « l’ennemi est un système » constitué de cinq cercles (ou cinq anneaux) concentriques. Premier cercle : les structures de commandement ; 2ème cercle : les éléments organiques essentiels (production d’énergie, fourniture de carburant, approvisionnement en nourriture & finances), 3ème cercle : les infrastructures, principalement les structures de communication physiques (routes, ports et aéroports), 4ème cercle : la population (qui, selon Warden, assurant la protection et le soutien des dirigeants est une cible légitime), 5ème cercle : les forces armées (régulières, principalement) ennemies.
5 Air & Cosmos n°2559 (10 novembre 2017).

 

A Propos Jacques Borde

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