Kaboul : La Chute (toute similitude avec un film connu…) ! [2]

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Vae victis ! sans véritable surprise, l’Afghanistan – aura vu la victoire écrasante des Tāliban. En toute logique, les journalistes que nous sommes devraient, désormais, plutôt parler du Da Afghanistan Islami Amarat (DAIA). À moins, bien sûr que les Tāliban ne décident de se donner une autre appellation. Retour indispensable sur ce que beaucoup considèrent comme le plus humiliant revers militaire infligé aux Occidentaux que nous sommes depuis la Chute de Saïgon. Partie 2.

« Aujourd’hui, c’est un fait, il y a un gouvernement Tāliban à Kaboul ! Il me paraît plus important que jamais d’avoir des relations avec eux. La diplomatie offre toute une palette de formules qui permettraient de maintenir un dialogue sans pour autant cautionner un régime ».
Bernard Bajolet, ex-ambassadeur de France à Kaboul (février 2011-avril 2013), ex-patron de la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE).

« Traitement désastreux du dossier de l’Afghanistan par l’administration démocratique Biden. Les Tāliban reprennent facilement Kaboul et l’ensemble de la nation afghane, entrant même en possession d’armes et de moyens occidentaux. Des alliés locaux de l’Occident abandonnés à leur sort. Un folie pour tout l’Occident qui fomentera les intégristes et qui aura aussi de graves répercussions sur notre sécurité. Il n’était tout simplement pas possible de faire pire que cela. Nous sommes revenus à la doctrine cynique d’Obama-Clinton-Biden : “si vous ne pouvez pas gagner, créez le chaos” ».
Giorgia Meloni1.

« Non, non, non, non ! C’est zéro. Puis l’adversaire a réussi à travers la porte de notre ambassade. Six équipes, si je me souviens bien. Les Tāliban ne sont pas l’armée nord-viêtnamienne. Ils n’ont même pas de telles opportunités. Vous ne verrez pas les gens sortir du toit de l’ambassade des États-Unis en Afghanistan ».
Joseph Joe Robinette Biden Jr.

« Les Pol Pot Tāliban entrent dans Kaboul. L’ordre de la libération islamique va bientôt régner. Les massacres peuvent commencer.
Merci Biden. Merci l’Amérique.
Entre 2004 et 2011, 90 soldats français sont tombés en Afghanistan, “cimetière des empires”. Morts pour rien sinon pour les yeux étoilés de Washington ».
Jean-François Touzé.

| Q. L’Afghanistan : Un échec plutôt cuisant ?

Jacques Borde. Oui, tout à fait. Mais, pas forcément pour tout le monde. Et, surtout, pas forcément pour ceux qu’on croit…

À nuancer, ainsi, pour l’hêgêmon thalassocratique étasunien, en fait. Tant qu’on ne sait pas ce que contient réellement l’accord secret conclu entre les Tāliban2, ou plus juridiquement et plus justement le Da Afghanistan Islami Amarat (DAIA)3, et Washington évitons de dire des choses que nous pourrions regretter par la suite.

Quant aux autres Occidentaux, dont nous Français : oui, la coupe est amère. La Force internationale d’assistance à la sécurité /International Security Assistance Force (FIAS/ISAF)4 s’en sort assez lamentablement, en termes de bilan.

Pourtant, Christian Vanneste notait, le 13 août 2021, que « la FIAS a été l’une des plus vastes coalitions de l’histoire et la mission la plus longue et la plus exigeante que l’OTAN ait jamais eu à mener. À son niveau d’effectifs maximal, la force comptait plus de 130.000 soldats, provenant de 50 pays membres. Des milliers de morts plus tard, dont 90 soldats français, notamment les dix tombés lors de l’embuscade menée par les Tāliban à Surobi le 18 avril 2008, le pays est à la veille de redevenir un émirat islamique (…). Les Tāliban avancé à un rythme effréné ces derniers jours. En une semaine, ils ont pris le contrôle de 13 des 34 capitales provinciales afghanes. Ils ont aussi encerclé Mazâr-é Charîf, la plus grande ville du nord ».

Le fief du général Abdul Rachid Dostom, lige éclairé de nos amis américains5 et, tout de même vice-président de l’Afghanistan de 2014 à 2020 (un Dostom avec qui les Tāliban avaient de sérieux comptes à régler) n’a pas pas plus tenu le choc que le Panshir des Lions édentés.

| Q. Là, où l’on est : la responsabilité de Trump, tout de même ?

Charlotte Sawyer. En quoi Trump est-il responsable de la situation actuelle ? C’est notre hêgêmon thalassocratique étasunien qui a choisi motu proprio d’armer les Tāliban pour contrer les Soviétiques, qui, de toute façon, y étaient ensuqués par leur aventurisme internationaliste. Ce n’est donc pas la faute de Trump mais de ses prédécesseurs, en particulier Carter et Bush père et fils, qui ont fait mu-muse avec les islamistes.

Ça n’est pas, non plus, la faute de Trump, si son sénile successeur a été aussi brouillon et inconséquent dans le traitement du dossier…

| Q. Biden a semblé totalement dépassé par la situation  ?

Charlotte Sawyer. Évidemment : il a dû faire face à une situation de crise alors qu’il était tout sauf l’homme de cette situation. Le souci pour l’Occident, désormais, est que ce qui manque le moins aux Tāliban c’est le matériel.

Car, comme Bruno Guigue l’a rappelé « Les USA n’ont pas seulement fabriqué les Tāliban. Ils ne leur ont pas seulement donné une légitimité en occupant le pays pendant 20 ans. Ils leur ont aussi laissé quantité d’armes dans leurs bases abandonnées. Jusqu’au bout, ils auront appliqué la doctrine de Zbigniew Brzezinski : semer le chaos en Afghanistan pour endiguer la Russie et la Chine ».

En théorie, c’est très bien. Sauf que rien n’oblige les nouveaux maîtres de Kaboul de se couler dans le moule géostratégique voulu par Brzezinski.

Or, là, revu et corrigé par la doctrine Obama, ça donne davantage : « … si vous ne pouvez pas gagner, créez le chaos ».

Lorsque le faiseur de pluie qu’est l’hêgêmon thalassocratique étasunien fait plutôt dans l’inondation incontrôlée…

| Q. J’ose à peine vous poser la question : et l’Europe ?

Jacques Borde. À la mi-août 2021, l’Union européenne, mort-vivant en l’Orient compliqué avait, martialement, menacé les Tāliban, tenez-vous bien, d’« isolement » (sic) s’ils prenaient Kaboul par la force.

Bon, avec un peu de chance, il y en a peut-être un ou deux qui se sont étouffés de rire !…

| Q. Mais, il fallait partir de toutes façon ?

Jacques Borde. Oui, foin du blabla de certains intellos, au premier rang desquels le fumiste-en-chef BHL – sans parler des ONG de la Gauche financiarisée se goinfrant sur l’aide internationale, car c’est bien de ça dont il s’agissait –, Trump a pris la bonne décision : il fallait partir. Mais pas n’importe comment, comme l’a fait Biden.

Si vous en doutez encore, lisez ces lignes de Michel Goya, dans lesquelles il nous rappelait, dès décembre2021 que « À l’instar de l’armée sud-viêtnamienne, les 350.000 hommes des forces de sécurité afghanes n’existent que par l’appui des 12.500 hommes de la Coalition qui restent sur place, au moins pendant deux ans, en fonction des accords bilatéraux avec les États-Unis, ce qui, par ailleurs, bloque toute possibilité de négociation avec les Tāliban, ceux-ci ayant posé le départ des troupes étrangères comme préalable à toute discussion. Pire, cette armée, monstrueuse au regard des capacités de financement de l’État afghan, ne survit que par le financement extérieur. En 2012, Serge Michailof, reprenant les chiffres de la Banque mondiale, estimait à 10 Md$US l’aide annuelle nécessaire pour faire fonctionner les institutions afghanes et les forces de sécurité en premier lieu. Il reste à savoir combien de temps les Américains et ceux qui accepteront de partager le fardeau accepteront de payer une somme qui représente autant que l’aide de la Banque mondiale à toute l’Afrique subsaharienne »6.

| Q. Et ceux qui, maintenant nous prédisent que l’Afghanistan va disparaître ?

Jacques Borde. (Soupir) Ne confondons pas tout. Là, ce genre de déclaration relève de l’internement psychiatrique.

Primo, les Tāliban, au travers du Da Afghanistan Islami Amarat (DAIA), ont déjà gouverné le pays. Qui n’a absolument pas disparu (sic), même s’il a notablement évolué. Ce qui a, en revanche, disparu pour un temps, c’est la culture du pavot, au grand dam des seigneurs de guerre locaux. Y compris les pro-français (sic). Les Tāliban n’en reprendront la vente que pour soutenir leur effort de guerre, une fois chassés du pouvoir par l’envahisseur occidental.

Secundo, pourquoi voulez-vous que l’Afghanistan disparaisse ? Les Tāliban ne veulent pas le détruire, ils veulent le… gouverner. Ce qui a vocation à disparaître c’est les restes du régime qui s’est écroulé sans combattre, sous perfusion, et considéré, non sans raisons, comme à la solde de l’Occident.

Charlotte Sawyer. A contrario, de ces prévisions pour le moins folkloriques (sic), les Tāliban ne manquent pas de perspectives et d’atouts. Des terres rares riches en minerais stratégiques, notamment. Pourquoi diable, croyez-vous que notre l’hêgêmon thalassocratique s’est fendu d’un accord secret avec les Tāliban ? Pour avoir quelques turbans (même s’ils sont sublimes) et quelques tissus exotiques ?

[À suivre]

Notes

1 Présidente de Fratelli d’Italia (FdI).
2 Littéralement : Ceux qui exigent [le savoir], pluriel de Talib (Taliban s’écrit donc sans ‘s’ final) terme pour désigner des étudiants en religion. À traduire plus classiquement par Séminaristes.
3 Ou Émirat islamique d’Afghanistan. Dont la devise est classiquement la Aš-šahāda (Chahada) : Lā ʾilāha ʾillà l-Lāh, Muḥammadun rasūlu l-Lāh (Il n’est point de divinité si ce n’est Dieu, Muhammad est le messager de Dieu).
4 Elle a été remplacée, au 1er janvier 2015, par la mission Resolute Support, ou mission Soutien déterminé.
5 Qui lui ont même consacré une sorte de western moderne, Horse Soldiers, en 2018.
6 La Voie de l”épée.

 

A Propos Jacques Borde

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