Kaboul : La Chute (toute similitude avec un film connu…) ! [3]

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Vae victis ! sans véritable surprise, l’Afghanistan – aura vu la victoire écrasante des Tāliban. En toute logique, les journalistes que nous sommes devraient, désormais, plutôt parler du Da Afghanistan Islami Amarat (DAIA). À moins, bien sûr que les Tāliban ne décident de se donner une autre appellation. Retour indispensable sur ce que beaucoup considèrent comme le plus humiliant revers militaire infligé aux Occidentaux que nous sommes depuis la Chute de Saïgon. Partie 3.

« Qu’est-ce qui est le plus important au regard de l’histoire du monde ? Les Tāliban ou la chute de l’empire soviétique ? Quelques excités islamistes où la libération de l’Europe centrale et la fin de la Guerre froide ? ».
Zbigniew Brzezinski, Nouvel Observateur (15 janvier 1998).

« Car la chute actuelle de l’Afghanistan est le dernier épisode “dormant” de l’ancienne guerre froide contre la défunte URSS.
Le 3 juillet 1979, le président américain Jimmy Carter s’ingère dans la politique afghane en signant la première directive pour aider les islamistes opposés au régime communiste de Kaboul. Presque six mois AVANT l’intervention soviétique, cela officialise et légitime la présence de la CIA et des habituels “conseillers militaires” américains et autres forces spéciales et les livraisons “secrètes” de matériel de guerre.
Cela fait donc non pas vingt ans mais bien plus de quarante ans que les troupes américaines sont en Afghanistan. Plus de vingt ans pour mettre le bordel. Vingt pour tenter de réparer leurs propres pots cassés, pour maîtriser l’ogre que les gouvernements américains ont nourri, puis qui s’est échappé de leur contrôle et s’est multiplié…jusqu’à mordre le “maître”. Et qui maintenant détient le pouvoir, avec un conséquent armement américain abandonnée par l’armée régulière en fuite. Voilà l’origine et le bilan ».
Marc Louboutin.

« C’est rigolo, cet alarmisme occidental devant ce qui se passe en Afghanistan. Pourquoi s’inquiète-t-on de voir au pouvoir des dirigeants adeptes d’une religion de paix et d’amour, comme en Arabie-Séoudite ou au Qatar, lesquels sont nos grands copains ? Non seulement, ces braves gens sont comme beaucoup d’autres, que l’on laisse entrer en Europe et à qui on donne force allocations, tout en leur passant de très nombreuses concessions, mais en plus, leurs traditions et coutumes sont parfaitement compatibles avec la démocratie, c’est le ministre de l’intérieur qui l’a dit. Le sort des femmes ? Allons, allons, c’est comme à Trappes, uniquement les volontaires portent le voile et à plus forte raison la burqa, ce sont des choix de femmes éclairées, tout le monde sait cela. Ceux qui soutiennent le contraire sont d’affreux islamophobes, c’est bien connu. Ces gens ont mené un combat juste et se sont imposés à la place d’un tyran, la France a toujours soutenu les révolutions non ? Notre président devra donc féliciter le nouveau chef d’État et tout de suite, promouvoir un mouvement d’amitié entre nos deux pays. Non ? Pas là ? Ah bon, et pourquoi donc ? Ou alors, il faudra nous expliquer pourquoi ce qui semble mauvais là-bas devient respectable ici ? »
Pierre Duriot.

| Q. D’après-vous, Les nouveaux maîtres de Kaboul ne sont pas isolés ?

Charlotte Sawyer. Les Tāliban1 ? Un vainqueur est rarement isolé. Pensez à John Fitzgerald Kennedy et à sa phrase « La victoire a cent pères, mais la défaite est orpheline ».

Les Tāliban ne sont pas isolés, mais tout au contraire, courtisés par :

-le Pakistan ;
-la Chine ;
-et les États-Unis, bien sûr.

Jacques Borde. Et, je vous fiche mon billet que, d’ici à quelques temps, nos gangsters européistes iront ramper à Kaboul pour y réclamer quelque os à ronger.

| Q. Mais à quoi joue l’Europe ?

Jacques Borde. Le sait-elle elle-même ?

La voyoucratie européiste qui la dirige se berce de mots qui n’ont aucun sens, une fois sortis des enceintes climatisées de Bruxelles et Strasbourg.

Encore le 9 juin 2021, le Haut représentant de l’Union pour les Affaires étrangères & la politique de sécurité2, Josep Borrell i Fontelles, peu brillant (eh, oui, c’était possible) successeur de Federica Mogherini3), nous sortait, comme émergeant d’un coma éthylique junckerien, que « Nous voulons aider à construire un Afghanistan souverain, unifié et démocratique, sur la voie de la prospérité et de l’autonomie. La trajectoire de l’Afghanistan, à l’avenir, doit préserver les droits de l’Homme et les avancées démocratiques acquis depuis 2001, notamment en ce qui concerne les droits des femmes et des enfants ».

Disons que, de toute évidence, une telle logorrhée droit-de-l’hommiste est aux antipodes des priorités du Da Afghanistan Islami Amarat (DAIA)4. Arriver à se gargariser de tels propos en de telles circonstances, et, en plus, menacer les Tāliban d’isolement, relevait de la pire incompétence possible et d’une ignorance crasse de la réalité des enjeux afghans.

| Q. Que sait-on des nouveaux maîtres de Kaboul ?

Jacques Borde. Au-delà de l’organigramme du gouvernement, l’homme fort du pays devrait rester, je le pense, le chef Suprême des Tāliban, Haibatullāh Aḫūnd Zādah5, désormais Amīr al-mu‘minīn6 du Da Afghanistan Islami Amarat (DAIA). Quelque part, sa titulature le maintient au-dessus de la mêlée.

Pas de surprise, c’était prévu et les Tāliban sont beaucoup plus organisés et rigoureux qu’on le croit en Occident.

| Q. Mais les Français, dans ce foutoir otanien, ont tenu leur part ?

Jacques Borde. Plus, même. Mais pourquoi ? Je rejoins tout à fait Arnaud Florac qui s’interroge :

« … n’avons-nous pas, une fois encore, été victimes de notre romantisme ? Au Sahel, nous voyions les Touaregs comme de redoutables chevaliers du désert, enveloppés de mystère séculaire et de drap bleu : ce sont, on le sait maintenant, des combinards sans aucune grandeur qui trafiquent des cigarettes et de l’essence et se vendent au plus offrant, fût-il djihâdiste. En Afghanistan aussi, nous voyions le ‘royaume de l’insolence’ avec les yeux de Joseph Kessel dans Les Cavaliers : où était-il, ce peuple de seigneurs ombrageux, fiers et libres ? Nous savons aujourd’hui ce que vaut l’armée nationale afghane, ce que sont les coutumes locales et à quoi rime l’islam tolérant que l’on prête aux peuples des steppes. Peut-être sera-t-il temps, un de ces jours, de faire preuve d’un petit peu de réalisme. Ce serait, pour une fois, une vraie valeur de la République… »7.

Parce que le Bacha bazi, franchement.

Ensuite, les autres Européens aussi. Alors gardons de plastronner. Toute présence militaire occidentale prolongée, y compris la nôtre, a abouti, à terme, à une repli, plus ou moins glorieux.

Cerise sur le gâteau médiatique : les images des hélicos évacuant les personnels diplomatiques. On s’en souvient, parce ce que c’est facile, du Viêt-Nam. Sauf que :

Primo, souvenons-nous de la catastrophe de notre intervention en Libye.
Secundo, quid du Mali, où nous intervenons depuis 2013 et dont nous nous retirons, penauds, en sauvant, mal, les apparences.

| Q. Pourquoi partons-nous toujours ainsi ?

Jacques Borde. Parce qu’une occupation étrangère finit toujours par susciter l’hostilité des Autochtones.

Charlotte Sawyer. La seule chose qui marche, ce sont les opérations de courte durée. Le Hit and run. Kolwesi, quoi. Où les guerres ultra-courtes, à l’israélienne. Et encore, pas toujours. Le reste ne marche quasiment jamais.

Jacques Borde. Alors, ne critiquons pas trop les Américains, au vu du bilan de notre propre aventurisme militaire, il n’y a vraiment pas de quoi. Sans compter que nous sommes également incapable de faire régner l’ordre sur des parties de plus en plus importantes de notre pays.

| Q. Mais nos adversaires potentiels n’y disposent pas des capacités militaires des Tāliban ?

Jacques Borde. Parce que vous trouvez qu’on a mieux performé au Ruanda, où les génocidaires n’avaient pas 0,25% de l’armement complaisamment laissé aux Tāliban par les Occidentaux eux-mêmes ?

[À suivre]

Notes

1 Littéralement : Ceux qui exigent [le savoir], pluriel de Talib (Taliban s’écrit donc sans ‘s’ final) terme pour désigner des étudiants en religion. À traduire plus classiquement par Séminaristes.
2 En moins ronflant, chef de la diplomatie européenne.
3 Membre du Parti démocrate (PD, ex-communistes notamment), a été ministre des Affaires étrangères du gouvernement Renzi avec délégation aux Affaires européennes.
4 Ou Émirat islamique d’Afghanistan. Dont la devise est classiquement la Aš-šahāda (Chahada) : Lā ʾilāha ʾillà l-Lāh, Muḥammadun rasūlu l-Lāh (Il n’est point de divinité si ce n’est Dieu, Muhammad est le messager de Dieu).
5 Haibatullāh passe pour l’auteur de la majorité des fatwa (avis juridiques) des Tāliban, ainsi que le président de leurs tribunaux islamiques. Contrairement à la plupart des dignitaires Tāliban, Haibatullah serait resté en Afghanistan durant toute la durée de la guerre. Il est devenu le chef des Tāliban le 25 mai 2016, à la suite de la décapitation (par drone) de leur précédent chef, Akhtar Muḥammad Manṣūr.
6 Littéralement Prince des croyants. Ce titre a été donné, a posteriori, aux califes bien inspirés ou al-Khulafā’u r-Rāshidūn, les 4 premiers califes qui succèdent au prophète de l’islam Mahomet à partir de 632.
7 Boulevard Voltaire.

 

A Propos Jacques Borde

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