Kaboul : Tout y a été perdu, l’Honneur en tête ! [2]

| Afghanistan / Irak | Géostratégie | Questions à Charlotte Sawyer & Jacques Borde |

Une vieille expression souvent mis en avant par nos establishments militaires (sic) européistes – j’abandonne, à leur sujet tout terme national tellement ils en sont si peu dignes – à l’orée de leurs échecs dit : « tout est perdu, fors l’honneur ». À parler de l’Afghanistan, c’est peu de dire que l’ISAF-FIAS, en tant que machin à produire de la pensée stratégique, y aura sacrifié : 1-en vain, une part de notre valeureuse jeunesse ; 2-l’honneur dont elle se pare, mais qu’elle a si peu en magasin. RETEX, donc, sur cette énième page de honte & de déshonneur, dont la gagneuse en guenilles (sic) bruxelloise aura fait preuve en tant que lige otanien. L’Afghanistan apaisé – au sens de fin de cette guerre sans fin, dont nous parlent les stratèges étasunien, ou en prenant le chemin, car talibanisé – : que dire de l’Irak, où les élections auront réservé leur lot de surprises. Partie 2.

« Qu’est-ce qu’il y a à attendre d’un type qui perd la mère de son petit garçon au Bataclan et qui proclame sur tous les plateaux de télé “Vous n’aurez pas ma haine” ?
Qu’est-ce qu’il y a à attendre d’une fille dont le fiancé est mort criblé de balles sous ses yeux et qui, son corps encore tiède, se rend ventre à terre à la mosquée de son quartier pour assurer les fidèles qu’elle ne les confondait pas avec les tueurs et qu’elle compatit à LEUR douleur ?
Qu’est-ce qu’il y a à attendre de cette femme qui le soir de l’hommage aux victimes Place de la République allait de Maghrébins en Maghrébins pour les serrer dans ses bras et les embrasser ?
Qu’est-ce qu’il y a à attendre de cette étudiante qui a témoigné que pendant le massacre au Bataclan, alors que les balles sifflaient à ses oreilles et que les corps s’amoncelaient au tour d’elle ses pensées allaient à ses amis musulmans qu’elle craignait de voir assimilés aux terroristes ?
C’est la même bouillie cérébrale que l’on retrouve dans les crânes de tous ces journalistes de gauche qui aujourd’hui estiment que ce père qui a perdu sa fille unique est un homme haineux ».
Rodolphe Sebbah.

| Q. Et, concernant le retrait d’Afghanistan, vous n’êtes toujours pas convaincu de la faillite des SR étasunien ?

Charlotte Sawyer. Non, toujours pas. Ce sont, dans l’ordre :

-le président des États-Unis, Joseph Joe Robinette Biden, Jr. ;
-le 28th US Secretary of Defense1, le général Lloyd James Austin III2 ;
-le Chairman of the Joint Chiefs of Staff3, le général Mark A. Milley ;
-et le 71st US Secretary of State, Antony Tony Blinken4, qui ont failli, pas les SR.

La fourchette des Services de Renseignements (SR) quant à la durée de vie du régime pro-occidental de Kaboul, comportait bien une estimation basse fixée à 30 jours.

Si vous écoutez une des voix les plus critiques sur ce sujet : Douglas London5, ex- Director of National Intelligence Representative6, et aujourd’hui chercheur au Middle East Institute (MEI), celui-ci admet que « l’ensemble des SR étasuniens » qui « ont évalué la situation afghane en fonction des divers scenarii » possibles soumis à l’administration Biden, ont bien évoqué « l’écroulement du gouvernement afghan en 30 jours, 60 jours ou 18 mois ».

Jacques Borde. L’édifice aura tenu vingt jours, au total. Une marge d’erreur somme toute raisonnable, dirai-je.

Charlotte Sawyer. En fait, comme le dit London, c’est l’administration Biden, qui a fait sienne le « présupposé voulant que les 300.000 membres des forces de sécurité nationale afghane que nous avions entraîné et équipé au cours des deux dernières décennies auraient représenté un solide adversaire dans la guerre civile face aux Tāliban ». Or, « L’hypothèse que le gouvernement afghan serait capable de résister un certain laps de temps après notre retrait militaire ne s’est pas révélé exacte ».

Mais, nos SR, eux, avaient bien pris en compte la possibilité d’un effondrement à court terme.

Les 30 jours qui n’ont duré que 20. Pourquoi cette différence ? L’art de la guerre n’est pas une science exacte.

| Q. La question afghane étant mise sous le boisseau, c’est l’Irak qui se rappelle à notre bon souvenir, non ?

Jacques Borde. Oui, assez. En fait, comme la plupart du temps, les élections irakiennes se sont déroulées avec leur lot de surprises. Et, a contrario, de ce que nous prédisaient force experts.

| Q. La donne change beaucoup ?

Jacques Borde. Pas tant que ça, mais elle change…

| Q. De quelle manière  ?

Jacques Borde. Premièrement, le réel vainqueur de l’élection est le Sayyed Muqtadā aṣ-Ṣadr7, leader chî’îte des quartiers pauvres de Bagdad (dont Sadr-City) et chef historique du Jayš al-’Mahdi8. Un populiste gaullien, ont même dit plusieurs connaisseurs de la région, qui s’est positionné comme opposé, à la fois, à :

-l’ingérence iranienne ;
-l’ingérence américaine dans les affaires intérieures de l’Irak.

| Q. Et, ça change tant que ça ?

Jacques Borde. Oui et non.

Le bloc sadriste, qui avait été déjà le vainqueur des dernières législatives de 2018, avec 54 sièges sur les 329 que compte le parlement, là, creuse son avance avec 73 sièges.

Charlotte Sawyer. La vraie différence, cette fois-ci est que, bien que n’ayant pas obtenu la majorité absolue pour pouvoir gouverner seul, Sadr fait figure de « faiseur de rois » dans la formation de la future coalition.

| Q. Sadr, l’homme fort de chî’îsme  ?

Jacques Borde. Et, non justement. le Sayyed Muqtadā aṣ-Ṣadr est, en effet, loin de représenter la majorité chî’îte de l’Irak (65 % de la population).

Considéré comme un franc-tireur au plan politique, la majorité de l’establishment politique chî’îte lui reste méfiante ou même hostile.

À commencer, par les patrons des forces de sécurité qui ont combattu ses milices dans le passé, comme ce fut le cas en 2008. Certes depuis, ses partisans ont gagné le contrôle de ministères et de postes-clés dans des gouvernorats dirigés par d’autres factions chî’îtes, la plupart ayant des liens avec Téhéran.

| Q. Justement Téhéran ?

Jacques Borde. Là, les Iraniens, s’en sortent moins bien qu’ils ne l’espéraient.

| Q. Dans quelles proportions ?

Jacques Borde. Les diverses et variées formations chî’îtes liées à l’Iran ont vu un tassement significatif de leurs votes. Leur groupe parlementaire, l’iʾtilāf al-Fatḥ9 dirigé par Hadi Al-Amiri, lui-même à la tête du Munaẓẓama Badr10, qui était le deuxième bloc le plus important dans l’assemblée sortante, n’a obtenu que 14 sièges contre 48 en 2018. Les pertes les plus importantes ont été subies par les partis liés aux groupes armés qui composent Hachd al-Chaabi (PMU)11.

Formées en 2014 pour combattre Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH)12, les PMU forces ont intégré l’appareil de sécurité de l’État après la défaite de DA’ECH en 2017, et de nombreux députés qui leur sont liés ont été élus pour la première fois au parlement en 2018.

Leur recul doit beaucoup au fait que les combats étant terminés, une part significative de leur électorat est retourné à ses amours politique anciennes.

| Q. Mais Téhéran n’est pas hors-jeu pour autant ?

Jacques Borde. Non car les Iraniens ont d’autres cordes à leur arc.

À la surprise générale, la Coalition pour l’État de droit, que dirige le parti Al-Dawa de l’ancien Premier ministre chî’îte, Nouri Al-Maliki, très vieil ami de Téhéran, a remporté la troisième place de ses élections : 37 sièges (contre 25 en 2018). Juste derrière la coalition sunni Taqadoum (Progrès), qui rafle 38 sièges. Maliki a fait campagne en tant que champion de la loi et de l’ordre, mettant en avant son image d’homme à poigne.

| Q. Et si c’était Maliki, le vrai vainqueur ?

Jacques Borde. Ça se tient. L’une des raisons de la contre-performance d’iʾtilāf al-Fatḥ est que ses électeurs ont déplacé leurs votes vers Al-Maliki, le considérant comme un rempart plus efficace contre As-Sadr.

| Q. Pour quelles raisons ?

Jacques Borde. Deux essentielles

1-le vote utile, tropisme politique classique dans une élection générale.
2-Maliki, alors qu’il était Premier ministre, de 2006 à 2014, a mené en 2008 une campagne militaire efficace et a réussi à arracher au Al-Jayš al-’Mahdi d’As-Sadr les villes du sud, dont son chef-lieu Bassora, et plusieurs quartiers de Bagdad.

Le Vote utile, la vieille machine à gagner les élections. À Bagdad, en ce mois d’octobre 2021. Et, prochainement à Paris ? Qui sait !…

[À suivre]

Notes

1 Le court passage à ce poste de US Secretary of Defense, de Christopher C. Miller, ex-directeur du National Counterterrorism Center (NCTC), n’a pas été pris en compte : les Acting Secretaries ne sont pas comptabilisés dans la nomenclature.
2 Précédemment 12th Commander of United States Central Command (CENTCOM).
3 Ou Chef d’État-Major des armées des États-Unis.
4 Précédemment 18th Deputy Secretary of State. A été Secrétaire adjoint & conseiller à la Sécurité nationale sous Obama. Partisan de la guerre en Irak et d’une ligne dure contre la Chine. Après Obama, Blinken a été consultant es plus grandes entreprises d’armement, avec Michèle Angélique Flournoy, Under Secretary of Defense for Policy d’Obama & co-fondatrice du Center for a New American Security (CNAS), mais également Avril Danica Haines, l’actuel Director of National intelligence (DNI).
5 Auteur de Le recruteur : l’espionnage & l’art perdu du Renseignement américain (septembre2021).
6 Conseillant directement le président des États-Unis.
7 Fils de l’ayatollah Mohammad Sadeq aṣ-Ṣadr exécuté en 1999, sous Saddam Hussein.
8 Ou Armée du Madhi.
9 Ou Alliance de la conquête.
10 Ou Organisation Badr.
11 Ou Popular Mobilisation Unit/Unité de mobilisation populaire.
12 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.

A Propos Jacques Borde

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