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Orient : Tous y vont. Mais en ordre dispersé…

| Guerre Vs DA’ECH | Questions à Jacques Borde |

Ah, l’Orient compliqué ! Y Aller avec des idées simples, disait de Gaulle. Ce que ne disait pas la phrase du général, c’est que si tous y vont, c’est plus en ordre dispersé, qu’en rangs serrés. Et de la dispersion à l’isolement, il n’y a qu’un pas. Paris, Macron regnante, en fait l’amère expérience toujours aussi peu soutenu qu’on puisse l’être. La coalition anti-DA’ECH, notamment, se souciant assez peu que des soldats du califat puissent passer entre les mailles de ses filets.

| Q. Brièvement, nous y consacrerons tout un entretien, l’initiative de Paris qui se propose d’accueillir Saad Hariri, vous en pensez quoi ?

Jacques Borde. Une initiative heureuse. Le président français, Emmanuel Macron, a, en peu de temps, trouvé une porte de sortie qui pourrait arranger tout le monde : Beyrouth, Riyad et même Téhéran. Mais nous y reviendrons.

Concrètement, Hariri et sa famille devraient se poser à Paris dès samedi. Espérons…

| Q. Espérons ?

Jacques Borde. Que les Séoudiens tiennent parole et le laisse partir.

Sur ce sujet, notre chef de la diplomatie, Jean-Yves Le Drian, s’est contenté de dire, lors de la conférence de presse qu’il a tenu à Riyad avec son homologue séoudien, Adel Ibn-Ahmed Al-Jubeir, que « M. Hariri viendrait en France quand il le souhaiterait ».

| Q. À propos des déplacements (sic) des uns et des autres, le débat fait rage : que faire des terroristes qui souhaitent revenir en France ?

Jacques Borde. Tout sauf les laisser rentrer, justement.

Pour faire court à il y a deux écoles quant au sort à réserver aux soldats du califat, comme les nomme Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)1 :

1- s’arranger en amont, comme l’a suggéré la ministre des Armées, Florence Parly, pour qu’ils soient éliminés.
2- soit la voix judiciaire locale ? Ou comme l’a excellemment résumé Zohra Bitan2 : « Ils ont embrassé cette idéologie ! On les laisse se faire juger en Irak et ils prennent perpét’, point ! ». Probablement plus, souhaitons-le…

Pour l’instant, il est à noter que la coalition dirigée par les États-Unis pour combattre DA’ECH n’entrave qu’assez peu les déplacement de ces soldats du califats. La BBC parlant même à ce propos de collusion avec DA’ECH. Notamment par le biais d’un accord destiné permettre à plusieurs centaines de ses membres de fuir Raqqa, l’ancienne capitale de DA’ECH en Syrie.

| Q. Qu’en dit la coalition ?

Jacques Borde. Elle nie comme un beau diable.

Le US Central Command (CENTCOM), dirigé par le général Joseph L. Joe Votel, parlant à son sujet d’« une solution locale à un problème local. La Coalition n’était pas entièrement d’accord, mais a respecté la décision de notre partenaire ».

« L’arrangement a été conçu pour minimiser les pertes civiles et exclut prétendument les terroristes étrangers de DA’ECH alors que les gens piégés dans la ville continuaient de fuir la chute imminente de la soi-disant capitale de DA’ECH ». Mais « Nous ne tolérons aucun arrangement permettant aux terroristes de DA’ECH d’échapper de Raqqa sans faire face à la justice, et de refaire surface ailleurs ».

Le problème est que cette version des faits ne résiste guère au vu des témoignages réunis par la BBC.

Notamment, une vidéo (langue anglaise) affirmant que près de 4.000 membres de DA’ECH et de membres de leurs familles ont été autorisés par les Hêzên Sûriya Demokratîk (HSD)3 à quitter Raqqa. Et, dans cette vidéo, à deux reprise, le journaliste mentionne, parmi les terroristes takfirî étrangers, des Français. À la fin du reportage, on entend clairement une femme djihâdiste dire en français qu’ils allaient retourner en France pour la « vengeance »4.

Pas très rassurant. Même si seuls 10% de ce total rentraient pour de bon…

| Q. Étrange affaire. Dites-moi, vous ne trouvez pas que Paris est un peu isolé sur la scène internationale ?

Jacques Borde. On peut, effectivement, se poser la question. Oui, je pense qu’en dépit de tout ce que colportent nos media germanopratins quant aux avancées de l’administration Macron sur les questions internationales, tout n’est pas aussi rose qu’on le prétend.

| Q. À quoi pensez-vous ?

Jacques Borde. Je vais vous donner quatre exemples : la COP21-23, le dossier iranien, la Syrie et le Yémen. Prenons-les dans cet ordre-là.

Primo, la COP21-23. Emmanuel Macron a beau dire, le mal est fait. En se retirant les États-Unis ont cessé de financer le gouffre des dépenses écolo-environnementalistes des pays dit émergents et/ou d’Afrique. C’est à dire là où on leur demandait de signer des chèques sans avoir un réel droit de regard ou d’inventaire. Problème du lâchage US : les Américains étaient les principaux contributeurs de cette gabegie planétaire. Au point qu’Emmanuel Macron dû aller à Berlin pour rassurer tout le monde en affirmant que les engagements financiers seront tenus.

Par qui ? Comment ? Dans quelles proportions ? Mystère et boules de gomme…

| Q. Mais certains États démocrates ont assuré leur maintien dans la COP ?

Jacques Borde. (Éclat de rire) Sauf que ça n’était pas eux qui payaient, mais l’État fédéral ! Comme par ailleurs, ce dernier contribuait aussi à quelques inepties environnementalistes chez ces Démocrates et que, là aussi, le robinet fédéral va se fermer, moi, si j’étais l’aile écolo de l’administration Macron, je commencerai à y regarder de plus près. Ce ne sont pas leurs amis californiens qui vont payer la note. Chez eux aussi, la messe est dit. Pas complètement, mais bien réellement.

Quant aux émergents et tutti quanti : c’est eux qui voyaient arriver les subsides. Ils n’ont jamais eu l’intention d’inverser la vapeur…

| Q. Le dossier iranien ?

Jacques Borde. Là aussi, rien n’est acquis. Paris donne l’impression de s’aligner, de manière quasiment mécanique, sur la vulgate séoudienne sur le dossier. Pourquoi pas ? C’est un choix. La question est de savoir qui nous suit vraiment sur ce terrain…

| Q. Il y a des défections ?

Jacques Borde. Déjà, remarquons que la Haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères & la politique de sécurité, Federica Mogherini, a déclaré, il y a deux jours, qu’elle n’envisageait ni de discussion au niveau européen à court terme sur le programme balistique iranien ni d’éventuelles sanctions sur ce programme. Au niveau européen, ça serait plutôt le régime sec qui s’annonce vis-à-vis des exigences françaises.

| Q. Pourquoi, dites-vous ça ?

Jacques Borde. S’il n’est pas sûr que Mme soit le faiseur de pluie qu’elle croit être quant à la politique étrangère de l’Union, il est évident qu’elle n’a pas tenu de propos aussi assurés sur le dossier du nucléaire iranien, sans passer quelques coups de fil avant.

En toute honnêteté, la thèse d’un programme balistique iranien, « non conforme à la Résolution 2231 du Conseil de sécurité, et source de déstabilisation et d’insécurité pour la région », est-elle partagée par tous les Européens. Rien ne nous le dit.

Sur ce terrain, hors le Conseil de coopération des États arabes du Golfe (CCEAG)5, l’administration Trump et Israël, en pointe contre Téhéran et son arc chî’îte, rien n’est inscrit dans le marbre.

Par, ailleurs, comme le dit le Quai d’Orsay, « … l’Accord de Vienne sur le nucléaire, qui doit être préservé en l’état et mis en œuvre de manière rigoureuse par tous ». Or, c’est bien la peur de mettre par terre l’Accord de Vienne qui risque d’en retenir plus d’un…

| Q. Vous parliez de la Syrie ?

Jacques Borde. Oui. Là, je dirai que c’est encore pire.

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Que quoi que nous disions, ayons fait ou fassions dans un avenir proche :

1- nous sommes toujours tenus à l’égard du processus qui a été amorcé à Astana.
2- ni Bagdad, ni Damas, ni Téhéran ne nous considèrent comme des interlocuteurs aux pourparlers sur la Syrie.
3- la bonne volonté de l’administration Trump à notre endroit sur ce dossier semble, elle aussi, très limitée.

| Q. Comment cela ?

Jacques Borde. Comme la BBC vient de nous le confirmer la coalition conduite par, et donc aux ordres de Washington, ne s’est guère préoccupée de traiter avec l’extrême préjudice évoqué par notre ministre des Armées, Florence Parly, les terroristes français (sic) qu’elle avait sous la main. Tout au contraire, ceux-ci, comme quelques centaines d’autres, ont été évacués en toute connaissance de cause par nos alliés (sic).

Probablement avec leurs armes. Merci du service !

| Q. Reste le Yémen ?

Jacques Borde. Un raid aérien de la coalition sous commandement séoudien, mais probablement mené par la seule Al-Qūwāt al-ğawwiyyah al-Malakiyyah as-Suʿūdiyyah (RSAF)6 vient d’y rendre inutilisable l’aéroport de Sanaa. Ce alors alors que plusieurs millions de Yéménites dépendent de l’aide humanitaire internationales.

Le Quai d’Orsay, ne doutant de rien, nous prédisait que le chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian, « évoquera la crise au Yémen, notamment humanitaire, à l’occasion de son déplacement en Arabie Séoudite les 15 et 16 novembre 2017 ». Donc, que Le Drian rappellerait « à ses interlocuteurs l’exigence d’un accès humanitaire sûr, complet, inconditionnel et sans entrave à l’ensemble des populations civiles dans le besoin, conformément au droit international. L’intégralité des ports et des aéroports du Yémen doivent permettre l’accès du personnel et de l’aide humanitaire ainsi que les évacuations sanitaires nécessaires ».

Dont acte. Le titulaire du Quai d’Orsay s’est répandu en bonnes paroles. Mais que fera Paris, si d’aventure, les appareils de la RSAF poursuivent leurs raids indiscriminés sur les infrastructures civiles du Yémen ?

Notes

1 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
2 L’auteur de Cette gauche qui nous désintègre, Éditions François Bourin, 2014.
3 Ou Forces démocratiques syriennes (FDS) en français.
4 « for the day of reckoning », traduit le journaliste anglais.
5 Il regroupe six pétromonarchies du Golfe Persique : Arabie Séoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis (ÉAU), Koweït, Oman et Qatar.
6 Royal Saudi Air Force, armée de l’air séoudienne.

 

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