Kaboul : Tout y a été perdu, l’Honneur en tête ! [3]

| Afghanistan / Syrie | Géostratégie | Questions à Charlotte Sawyer & Jacques Borde |

Une vieille expression souvent mis en avant par nos establishments militaires (sic) européistes – j’abandonne, à leur sujet tout terme national tellement ils en sont si peu dignes – à l’orée de leurs échecs dit : « tout est perdu, fors l’honneur ». À parler de l’Afghanistan, c’est peu de dire que l’ISAF-FIAS, en tant que machin à produire de la pensée stratégique, y aura sacrifié : 1-en vain, une part de notre valeureuse jeunesse ; 2-l’honneur dont elle se pare, mais qu’elle a si peu en magasin. RETEX, donc, sur cette énième page de honte & de déshonneur, dont la gagneuse en guenilles (sic) bruxelloise aura fait preuve en tant que lige otanien. L’Afghanistan apaisé – au sens de fin de cette guerre sans fin, dont nous parlent les stratèges étasunien, ou en prenant le chemin, car talibanisé – : que dire de l’Irak, où les élections auront réservé leur lot de surprises. Partie 3.

« Nous ne devons plus tolérer que nos valeureux soldats meurent au Mali pendant que des maliens dans la force de l’âge se réfugient en France par milliers en abandonnant lâchement femmes, enfants, vieillards aux terroristes islamistes.
Saluons le Courage du Caporal chef Maxime Blasco, Héro Français mort pour le Mali Libre ».
Marinella Zanin

| Q. Plus généralement, peut-on discuter avec les Takfirî ?

Jacques Borde. À un moment donné, face à un adversaire, il faut envisager la possibilité de s’adresser, directement ou indirectement, à lui.

Ce ce que fit Alger (désolé pour Éric Zemmour qui, comme toujours, raconte n’importe quoi) qui finit par s’entremettre avec ses Afghans – entendez par là, le noyau dur des Unlawful combatants, de l’époque, qui étaient des anciens du djihâd contre les Russes en Afghanistan –. C’est ainsi qu’Alger a gagné sa guerre contre le terrorisme. Après, avoir liquidé l’essentiel de ses groupes armés. On a rien sans rien…

C’est, aussi, pour ça, qu’il faut avoir aux commandes de l’État, des gens, certes décidés à nommer clairement l’ennemi, et, à le combattre tout aussi nettement. Mais ayant aussi le sens de l’État et des relations internationales. Ce qui, je suis désolé pour certains, doit se faire en excluant tout histrion, faussaire, plagiaire, ou amuseur public.

Là, l’expérience joue un rôle, nécessairement. Mais, elle ne suffit pas non plus. Pour discuter, il faut trouver des interlocuteurs avec qui pouvoir échanger.

| Q. C’est possible ?

Jacques Borde. Pas toujours. Il n’échappera à personne que le processus de paix a totalement échoué entre Palestiniens et Israéliens. Or, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP)1, qui était aux commandes du camp palestinien, ne manquait ni de politiques ni de diplomates expérimentés.

Mais, ça peut, aussi, fonctionner.

| Q. Comme ?

Jacques Borde. Comme entre Le Caire et Jérusalem. L’Égypte qui fut pourtant le plus gros adversaire qu’ait eu à affronter Tsva Haganah Ley’Israel (IDF)2 au cour de son histoire.

On peut aussi dire que la Jordanie est un front froid pour les Israéliens. Ce malgré quelques actions (sic) du Ha’Mosad Ley’Modi’in Ley Tafkidim Méyuh’Adim (MOSSAD)3, et les incursions récurrentes des appareils de l’Heyl Ha’Avir Ve’Hahalal (HAA)4.

| Q. Qu’est-ce qui compte le plus à ce moment-là : les hommes ?

Jacques Borde. Oui. Mais pas seulement.

Les Accords d’Abraham – qui, qu’on le veuille ou non, restent la seule avancée dans le processus de paix en l‘Orient compliqué depuis 30 ans – sont le fruit, coté étasunien qui demeure (là aussi qu’on le veuille ou non) le faiseur de pluie au Levant, d’un duo, qui a tout préparé, mis en place et, n’ayons pas peur des mots, imposé ses vues à la plupart de ses interlocuteurs.

| Q. Duo, vous voulez dire Trump ?

Jacques Borde. Trump, oui. Mais aussi Michael Richard Mike Pompeo5, en tant que US Secretary of State. Pompeo qui fut aussi l’architecte des Accords de Doha avec les Tāliban6, ou plutot le Da Afghanistan Islami Amarat7.

| Q. Mais pourquoi ce qui a été possible avec les Tāliban est-il si difficile à mettre en place, ou imposer, comme l’a fait Trump avec les Takfirî ?

Jacques Borde. Pour trois raisons, en fait :

1- coté Occidental (pour faire simple), il faut des hommes d’État. En avons-nous ? Poser la question c’est y répondre.
2- les négociations sont un rapport de force. Donc, excusez la formule, pour les conduire à bien, il faut en avoir dans le ciboulot mais aussi dans le pantalon. De tout évidence, Pompeo répondait à ces critères. Là encore, avons-nous nous en Europe, au moment où nous parlons, les personnes qu’il faut là où il les faut ?
3-corollaire, il faut aussi des négociateurs de l’autre côté. Donc, des gens ayant la capacité intellectuelle de s’asseoir autour d’une table et de vous parler.

C’est, sans doute là, où le bât blesse le plus.

Terminons-donc, pour que vous compreniez-bien ce dont il s’agit, avec ce petit narratif concernant l’Égypte et sa lutte contre la terreur takfirî :

Le juge s’adressant au tueur de l’ancien président égyptien Anouar el-Sadate :

-Pourquoi avez-vous tué Sadate ?
-Parce qu’il est laïc.
-Que signifie laïc ?
-Je ne sais pas !

Dans le cas de la tentative d’assassinat de l’écrivain égyptien Naguib Mahfouz, le juge en charge a demandé à l’homme qui a poignardé Naguib Mahfouz :

-Pourquoi l’avez-vous poignardé ?
-À cause de son roman Les enfants de notre quartier.
-Avez-vous lu ce roman ?
-Non !

Autre juge s’adressant à celui qui a assassiné l’écrivain égyptien Faraj Fouda :

-Pourquoi avez-vous assassiné Faraj Fouda ?
-Parce que c’est un infidèle !
-Comment saviez-vous qu’il était un infidèle ?
-D’après les livres qu’il a écrit ?
-D’après lequel de ses livres saviez-vous qu’il est un infidèle ?
-Je n’ai pas lu ses livres !
-Comment ?
-Je ne sais ni lire, ni écrire !

| Q. Et qu’en déduisez-vous ?

Jacques Borde. Qu’à certains moments et face à certaines personnes :

-discuter est inutile ;
-que c’est aux armes de parler : Acta Bellum !

| Q. Charlotte, vous êtes d’accord ?

Charlotte Sawyer. Oui. C’est à raison que, nous Américains, avons créé le statut de Unlawful combatants. Comprendre le combattant illégal, défini dans le PATRIOT Act, ou plus précisément le Uniting & Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept & Obstruct Terrorism Act of 2001, pris sous la présidence de George W. Bush, qui nous a permis de soustraire au droit commun les combattants armés capturés dans le cadre de la guerre contre le terrorisme.

Je pense qu’il est temps pour la Vielle Europe d’y venir.

| Q. Un peu noir comme perspective ?

Charlotte Sawyer. Pourquoi ? Cela peut aussi mener à la paix. Une partie des Tāliban aujourd’hui au pouvoir ont été de ces Unlawful combatants sont passés par Guantanamo.

| Q. Dites-moi, nous n’avons pas du tout parlé de la Syrie ?

Jacques Borde. C’est vrai. Or le pays défendu, puis repris, m2 par m2 par Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)8, a tenu bon.

Charlotte Sawyer. Du coup, même les pays arabes les plus agressifs à l’égard de Damas commencent à revoir leur copie.

Jacques Borde. Même S.A.R Mohamed MBS Ibn-Salmān Āl-Séʻūd, prince héritier d’Arabie Séoudite et ministre séoudien de la Défense, a du mettre de l’eau dans son thé et a pris plusieurs mesures de rapprochement avec Damas. Début 2020, Riyad a autorisé l’entrée des camions syriens dans le Royaume.

Signe plutôt fort, Fayçal ibn-Farḥān Āl Séʿūd, titulaire du Wizārat al-Khārijīyah (MOFA)9, a appelé en mars 2021 au « retour de la Syrie dans la famille arabe ». En mai 2021, une délégation séoudienne dirigée par le patron des Renseignement a rencontré le président syrien, le Dr. Bachar el-Assad. Peu de temps après, une délégation syrienne dirigée par le ministre du Tourisme s’est rendue à Riyad.

| Q. Pourquoi ce virage, par pour les beaux yeux de Bachar ?

Jacques Borde. Tout ça porte un nom : Realpolitik.

Les pays concernés cherchent avant tout à servir leurs intérêts. Comme l’a souligné Hicham Mourad :

« Si la normalisation avec Damas est vitale pour la santé économique de la Jordanie et de l’Irak, qui a rouvert le point de passage de Qaim en 2019, les autres pays lorgnent les opportunités économiques qui s’offriraient avec la reconstruction de la Syrie. Celle-ci s’intéresse à la participation des États du Golfe à l’aide humanitaire et à la reconstruction de ses infrastructures et de son économie »10.

| Q. Et, toutes ces manœuvres ne visent pas un peu les Iraniens ?

Jacques Borde. Un peu beaucoup, vous voulez dire. Tous – je veux dire Arabie Séoudite, Égypte, EAU, Jordanie – ont en commun l’idée d’affaiblir l’Arc chî’îte. « Ils espèrent », nous dit Hicham Mourad, « que le rapprochement avec Damas renforcera leur influence au détriment de l’Iran et du Hezbollah et permettra de contrer l’empreinte croissante de la Turquie au Proche-Orient et en Méditerranée »11.

Qui vivra, verra.

Notes

1 Ou Munadhamat al-Tahrir al-Filastiniyah, منظمة التحرير الفلسطينية, Palestine Liberation Organization (PLO), rapidement contrôlée pat, notamment, par Yasser Arafat (Mohamed Abdel Raouf Arafat al-Qoudwa al-Husseini, pour l’état civil) et connu aussi sous son nom de guerre (kounya) Abou Ammar.
2 Ou צְבָא הַהֲגָנָה לְיִשְׂרָאֵל; acronyme Tsahal, צה”ל, en anglais, Israel Defense Forces.
3 Ou Institut Central de Renseignements & des Opérations Spéciales, MOSSAD signifiant l’Institut.
4 Ou Armée de l’air israélienne, anciennement dénommée Sherut’Avir.
5 Ex-directeur de la CIA, élu républicain du Kansas, siégeait à la Commission du Renseignement du Congrès, a participé à la Commission d’enquête sur l’attaque du consulat des États-Unis à Benghazi, en septembre 2012, où l’ambassadeur Christopher Stevens et trois autres Américains ont été tués.
6 Littéralement : Ceux qui exigent [le savoir], pluriel de Talib (Taliban s’écrit donc sans ‘s’ final) terme pour désigner des étudiants en religion. En ouzbek Tolibon. À traduire plus classiquement par Chercheurs ou encore Séminaristes.
7 Ou Émirat islamique d’Afghanistan. Dont la devise est classiquement la Aš-šahāda (Chahada) : Lā ʾilāha ʾillà l-Lāh, Muḥammadun rasūlu l-Lāh (Il n’est point de divinité si ce n’est Dieu, Muhammad est le messager de Dieu).
8 Ou Armée arabe syrienne.
9 Ou Ministre des Affaires étrangères du Royaume d’Arabie Seoudite, depuis 2019.
10 Al-Ahram Hebdo.
11 Al-Ahram Hebdo.

 

A Propos Jacques Borde

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