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Hariri à Paris ! Pour quoi & (surtout) pour qui ? [1]

France | Levant | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

Assurément, en prenant l’heureuse initiative d’inviter Saad Hariri à Paris, Emmanuel Macron aura contribué à résoudre une (première) crise d’importance au Levant : l’empêchement imposé au Premier ministre d’un État souverain par (le régime de) Riyad, sur fond de bisbilles avec (le régime de) Téhéran. Bon & après ? À souhaiter que : 1- cette escapade parisienne ne s’éternise pas (pas au-delà de mercredi, nous dit-on) ; 2- que cette affaire ne finisse pas par faire basculer (le régime de) Paris dans un camp aux dépends de l’autre. Au quel cas, notre rôle d’honest broker serait menacé à peine retrouvé. 1ère Partie.

| Q. Première question pour nous échauffer : ne dirait-on pas que les tensions entre l’Arabie Séoudite et le Qatar baissent un peu d’intensité ?

Jacques Borde. Non pas vraiment. Ce qui baisse, en revanche, c’est la couverture médiatique du sujet.

Une raison à cela. Comme l’a noté Challenges, « Le gouvernement table sur une double victoire : RATP Dev pour le métro de Riyad (Arabie Séoudite) et Keolis (SNCF) pour le tramway de Doha (Qatar) »1.

Alors, chut ! Silence dans les rangs, on se fâche pas avec ses clients ! Surtout aussi bon payeurs et annonceurs…

| Q. Entrons dans le vif du sujet : comment jugez-vous l’initiative d’Emmanuel Macron, dans l’Affaire Hariri ?

Jacques Borde. À ce stade, heureuse, opportune et efficace. La France a, par ce biais, repris le rôle d’honest broker2 dans les affaires du Levant perdu par nos précédentes administrations.

Mais le sujet reste chaud bouillant, donc déplaçons-nous en cet Orient compliqué à pas pas comptés et évitons les bourdes trop facile à commettre…

| Q. À ce point là ?.

Jacques Borde. Oui. Tout propos lâché un peu trop vite peut avoir des conséquences inattendues et fâcheuses. Un petit enchaînement qui va vous en convaincre :

Épisode 1, ce rôle a été salué par le chef de la diplomatie allemande, Sigmar Gabriel, qui s’est réjoui « de l’invitation du président français au Premier ministre Hariri de visiter Paris » ajoutant que « sa visite en France montrera que ses déplacements ne sont pas restreints ». Gabriel ayant préalablement affirmé que « le comportement de l’Arabie Séoudite envers Hariri n’est pas habituel ».

Épisode 2, Riyad, aussi sec, annonçait rappeler son ambassadeur en Allemagne « pour consultation », suite, justement, aux propos de Sigmar Gabriel.

| Q. Pourquoi dites-vous « à ce stade » à propos du rôle de la France ?

Jacques Borde. Parce que ce faisant, nous avons aussi mis notre doigt dans un engrenage dans lequel il va falloir agir avec circonspection. Je vous rappelle que derrière le Liban se profile le choc, pour l’instant par proxies interposés, entre deux hêgêmon : Riyad et Téhéran.

Le mieux, pour rester dans l’image initiale de l’engrenage serait de ne pas y laisser traîner nos doigts trop longtemps. Et d’éviter, comme je vous l’ai dit, toute déclaration hasardeuse.

| Q. Laquelle au juste ?

Jacques Borde. En fait, lesquelles. Là, je me réfère très précisément à l’inutile partie de ping-pong diplomatique qui a opposé le Quai d’Orsay au Vézarat-é Kharejeh3.

À savoir que le 16 novembre 2016, notre (hélas) chef de la diplomatie, Jean-Yves Le Drian, avait cru opportun de souligner que « le rôle de l’Iran et les différents domaines dans lesquels les actions de ce pays nous inquiètent (…) Je pense en particulier aux interventions de l’Iran dans les crises régionales, à cette tentation hégémonique et je pense à son programme balistique ».

« Malheureusement, il semble que la France a un regard partial et partisan sur les crises de la région et cette approche, volontairement ou involontairement, aide même à transformer des crises potentielles en crises réelles (…). Vos inquiétudes ne sont pas conformes à la réalité régionale et elles vous conduisent dans la mauvaise direction », lui avait aussitôt répondu le porte-parole porte-parole du Vézarat-é-Kharejeh, Bahram Ghasemi,

1 partout. Balle au centre !…

| Q. Donc, et ne me dites pas que vous n’y pensez pas, vous persistez à croire qu’à la tête de notre diplomatie, il y a un problème : Le Drian

Jacques Oui. Je persiste et signe. Sur ce dossier libanais, Le Drian est l’homme du passé. Plus précisément celui d’une vision étriquée et biaisée ad usum Saudi. Celle de Fabius et Hollande qui n’a plus de raison d’être.

Je me trompe peut-être. Mais en ce cas, pourquoi Emmanuel Macron a-t-il jugé nécessaire de revenir (dès le lendemain, le 17 novembre 2017) sur les propos de Le Drian pour réaffirmer sa volonté de « dialoguer » avec l’Iran, après que Téhéran ait accusé Paris de « partialité » après les critiques de Le Drian ?

« La France tient une ligne (…) qui consiste à construire la paix, à ne s’immiscer dans aucune des divisions nationales ou régionales, et à ne pas choisir un camp contre l’autre, là où beaucoup voudraient entraîner les puissances occidentales dans une opposition croissante entre sunnites et chî’îtes », a dû rappeler le chef de l’État.

« Le rôle de la France est de parler à tout le monde », a-t-il ajouté avant de juger que « tout le monde a intérêt à chercher le calme ».

| Q. Mais Le Drian n’a plus l’air très pressé d’aller à Téhéran ?

Jacques Borde. Excellente raison pour le mettre dehors, alors…

| Q. Bon, et que va faire Hariri ?

Jacques Borde. Vaste question. Il faut dire que si l’homme n’est pas une pointure, son rôle n’est pas aisé. À noter que, ces derniers temps, ses positions étaient plutôt nuancées. C’est même son manque d’agressivité vis-à-vis de l’Iran qui lui a valu sa garde-à-vue (sic) chez les Néo-barbaresques wahhabî. Hariri ayant osé recevoir le conseiller du Rahbar-é-Enqelâb (guide de la révolution) Khâmeneî, le Pr. Ali Akbar Vélayati.

| Q. Et vis-à-vis du Hezbollah ?

Jacques Borde. Là aussi, les derniers propos de Saad Hariri sur le Hezbollah apparaissent plutôt apaisés conciliateurs (par rapport à son discours de démission) insistant sur la nécessité que le Hezbollah quitte l’axe régional avec Téhéran mais non pas l’échiquier politique libanaise. « Je ne suis pas contre le Hezbollah en tant que parti politique, mais je suis contre le fait que le Hezbollah joue un rôle externe et mette le Liban en danger », a ajouté Hariri. Il a également insisté sur sa volonté de parvenir avec le Hezbollah à un « règlement clair et définitif », après avoir trouvé « un règlement politique pour la question de l’armement du Hezbollah ».

À n’en pas douter, cette question va être parmi celles posées sur la table des négociations avec Michel Aoun, une fois retourné au Liban.

| Q. Que va-t-il se passer maintenant ?

Jacques Borde. Difficile à dire. Comme toujours en pareil cas, les rumeurs vont bon train.

Ainsi, l’ex-patron du Al-Mudiriyya al-‘Aamma li-Qiwa Al-Amn Al-Dakhili (FSI)4, le général Achraf Rifi, croit savoir que MBS avait convoqué à Riyad le frère aîné du Premier ministre, Bahaa Hariri, pour qu’il le remplace à la tête de son parti, le Tayyar al-Moustaqbal5. Et, par-là, soit en place pour prendre sa suite au poste de Premier-ministre.

Piste échangiste (sic) partagée par le quotidien libanais Al-Akhbar qui croit savoir qu’un diplomate séoudien, Walid Yaacoubi, aurait contacté la famille de feu Rafic Hariri : son épouse Nazek, et sa sœur, la député Bahiya Hariri et son fils Ahmad. But de la manœuvre (toujours selon les sources d’Al-Akhbar) : demander aux membres de la famille Hariri « de se rendre en Arabie » pour « prêter allégeance à Baha. Saad serait alors relâché et vivrait en Europe après son retrait de la vie politique ».

Le moins que l’on puisse dire est que, vu de Riyad :

1- on a, au moins, de la suite dans les idées.
2- l’idée d’évincer Saad Hariri, est dans les tuyaux, depuis quelque temps déjà.
2- la visite de Vélatyati n’était, in fine, qu’un prétexte.

| Q. Dites-moi : pas très tendre vis-à-vis de Riyad, nos amis allemands ?

Jacques Borde. Oui. Le chef de la diplomatie allemande, Sigmar Gabriel, n’a pas la langue dans sa poche.

Mais, avant que vous évoquiez une maladresse de leur part, je vous rappelle que, on l’oublie trop de Paris, les Allemands ont toujours été très présents à Beyrouth. Notamment pour y jouer les honest broker entre Israéliens et Libanais. Lorsque ça n’était pas, plus directement encore, entre le Hezbollah et Jérusalem.

| Q. Vous faites allusion à quoi ?

Jacques Borde. Oh ! Un exemple simple : l’affaire Tannenbaum. En 2000, l’ex-agent du Mossad, Elhanan Tannenbaum alors de passage (sic) à Beyrtouth, se fait enlever par le Hezbollah puis échanger, en 2004, contre 435 prisonniers. Dont 22 Libanais, parmi lesquels deux dirigeants d’Ḥarakat ʾAmal, Mustafa al-Dirani et Cheikh Abdel Karim Obeid. Peu avant cet échange, Paris avait tenté d’évincer Berlin et d’offrir ses services, en passant par le n°3 du Hezbollah, Cheikh Na’ïm Qâssem6. Mais l’offre n’avait pas été retenue et peu de temps après Tannenbaum retrouvait les siens. Comme quoi, les plus utiles (et les mieux inspirés) ne sont pas toujours ceux que l’on croit.

En clair, la sortie de Sigmar Gabriel, pour anecdotique (et maladroite) qu’elle puise paraître à beaucoup, ressemble surtout à un petit coucou de nos amis allemands, à la fois à leurs amis libanais et israéliens.

Car en l’Orient compliqué, les fautes des uns sont vite mis à profit par d’autres. Qu’autrement dit, il est plus que temps de renvoyer Le Drian dans ses chères terres bretonnes.

Notes

1 Challenges n°542 (18 novembre 2017).
2 Un intermédiaire honnête dans le cadre d’une négociation entre parties.
3 Ministère iranien des Affaires étrangères.
4 Ou Forces de Sécurité Intérieures.
5 Ou Courant du futur.
6 Secrétaire général adjoint du Hezbollah, auteur de l’indispensable Hezbollah : La voie, l’expérience, l’avenir, Beyrouth Albouraq, 2008, 376 p. Titre original : Hizbullah. Al-Manhaj, al-Tajriba, al-Mustaqbal, paru chez Dār al-Hādī, 2008, 423 p., dans lequel il a théorisé le discours polémologique de son parti.

 

A Propos Jacques Borde

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