Su-75 Checkmate : Solution pour l’IRIAF & la THK, Cauchemar pour d’autres ! [3]

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Doté d’un parc remontant, pour certains appareils, à la Révolution de 1979, le rôle dévolu à l’IRIAF est tout sauf évident. En dépit des efforts méritoires de ses ingénieurs, le fossé reste immense entre les aviations de combat occidentales & celle de Téhéran. & si la solution n’était pas un saut qualitatif notable ? L’adoption du Su-75 Checkmate, par exemple ? Un Su-75, qui, au train où vont les choses entre Washington & Ankara, pourrait aussi voler sous livrée turque. Que nous en dit Jacques Borde ? Partie 3.

| Q. Monter en gamme son aviation de combat, un moment propice pour Téhéran ou pas ?

Jacques Borde. Allez savoir. Deux choses sont à séparer :

1- l’état des recherches et des moyens à disposition des Iraniens, qui mènent leurs travaux et remise à niveau (retrofit) au rythme qui est le leur.
2- l’environnement géopolitique et géostratégique.

Or, quelque part, la conjoncture est, en tout, cas, effectivement plus propice pour les Iraniens :

-un nouveau Rayis Jomhur-é Irān1, le Sayyed Ebrahim Raïssi2.
-ce Rayis est, assurément plus proche du Rahbar-é Enqelâb3 (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî.
bis repetitas, en Iran le poste de Commander-in-Chief4 est assuré par la plus haute autorité du pays, soit le Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî. Lui et personne d’autre.
-les pourparlers avec les puissances occidentales sur la relance de l’accord sur le nucléaire iranien ou Joint Comprehensive Plan of Action (JCPoA)5Barnāme-é Jāme-é Eqdāme Moshtarak (BARJAM) pour les Iraniens – signé à Vienne le 14 juillet 2015, par les pays du 5+1 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité : États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni + Allemagne), qui semblaient aller de l’avant plus tôt dans l’année, semblent soudainement au point mort.

| Q. Pourquoi, selon vous ?

Jacques Borde. Les négociations, dans l’approche perse des relations internationales (que l’Iran, soit une République islamique y change, en fait, peu de choses) ont toujours été un rapport de forces. D’où la rare efficacité du duo Donald J. Teflon Trump/Michael Richard Mike Pompeo6, spécialistes du genre dans leur mano à mano avec Téhéran.

Or, avec Joseph Joe Robinette Biden, Jr., et/ou Kamala Devi Harris7 aux commandes, les Iraniens ont la perception – que cela soit la réalité est une tout autre chose – qu’ils ont devant eux une fenêtre d’opportunité qui pourrait se refermer très vite. Alors, comme on dit, ils mettent le paquet.

Comme l’a justement relevé le Dr. Ori Goldberg8, de l’International Institute for Counter-Terrorism (ICT) d’Herzliya : « Je pense que l’Iran veut montrer que sa présence régionale n’est pas négociable (…) Les Iraniens veulent que la question nucléaire soit traitée séparément ».

Et différemment, ajouterai-je.

| Q. Et, côté israélien, que pense-t-on de tout ça ?

Jacques Borde. En fait, n’oublions pas qu’Israël, qui est aussi dirigé par une nouvelle administration, celle du Rosh Ha’Memshala9, Naftali Bennett10, qui semble vouloir reconsidérer et consolider sa position, face à Téhran, soit :

-en torpillant carrément le JCPoA.
-en étendant ses prérogatives (comprendre ses lignes rouges) pour inclure une limitation de facto du développement des missiles iraniens et de ses activités régionales.

En règle générale, quand on parle des missile iraniens, il s’agit de leurs engins so/sol. Bennett compte-t-il ajouter sur cette liste rouge, le Fakour-90, qui est un engin air/air ?

Deux buts qui ne sont pas pour déplaire à l’actuelle administration US, quoi qu’elle en dise. Si Biden & co. affichent leur soutien au JCPoA, ils n’iront pas pleurer à chaudes larmes si Jérusalem réduisait fortement les capacités nucléaires de l’Iran. Ou même simplement militaires, au sens classique du terme.

D’où une rhétorique hiérosolymitaine11 relativement belliqueuse (sic) menaçant ouvertement l’Iran d’une guerre totale. Tout en faisant savoir à Washington que Jérusalem n’hésitera pas à aller jusqu’au bout…

| Q. Seuls les Israéliens, en cette affaire ?

Jacques Borde. Oui et non.

Certes, nous dit Henry Rome, analyste au sein de l’Eurasia Group, « Une nouvelle coalition internationale contre l’Iran n’est pas en vue ».

En revanche, poursuit-il : « Les États-Unis et le Royaume-Uni peuvent renforcer les forces navales qui patrouillent dans la région par le biais de l’IMSC (International Maritime Security Construct). Des informations parues dans la presse britannique ont aussi indiqué que Londres pourrait mener une cyber-opération en réponse, qui serait probablement mise au point de manière à n’avoir que des conséquences limitées et à ne pas entraîner d’escalade. Les États-Unis vont probablement accélérer leurs plans préexistants concernant de nouvelles sanctions liées aux programmes de drone et de missile de l’Iran ».

Mais, soyons sûr d’une chose : quel que soit la nature du grand jeu étasunien vis-à-vis de Téhéran, Jérusalem suivra sa propre démarche fondée, back to basics, sur les lignes rouges mises en place face à l’Iran.

Et, retour à notre sujet initial : une commande significative de Su-75 Checkmate fait-elle partie de ces lignes rouges ? Au-delà de cette question précise, il est à noter que dans leur tension (pas que) dialectique avec Israël, les Iraniens ont, probablement, fait un pas de trop.

| Q. Lequel ?

Jacques Borde. La frappe sur le pétrolier Mercer Street, géré par une société appartenant à un Israélien.

Ce genre d’agissement passe avec les OTANO-Occidentaux plutôt velléitaires dans leur ensemble. Mais plus difficilement avec les Israéliens. Croyez-moi, il y aura une réponse israélienne au message (sic) du Mercer Street. Là, les Iraniens ont – c’est, en tout cas, mon humble avis – placé la barre un peu trop haut.

Proportionné ou pas, c’est la seule question qu’on peut, raisonnablement se poser quant à ce que feront les Israéliens.

| Q. En quoi est-ce si important pour Jérusalem de ne pas laisser passer l’Affaire du Mercer Street ?

Jacques Borde. Le souci des Israéliens c’est que :

1- comparativement aux Occidentaux, ils ne sont pas très présents dans le Golfe Persique.
2- ce ne sont pas ces mêmes Occidentaux qui vont bouger le petit doigt pour venger (sic) le coup porté.

Donc réaction israélienne, il y aura. Et pas une pichenette.

| Q. Une période difficile pour les Iraniens ?

Jacques Borde. Oui. Mais sur d’autres sujets, leur gestion des affaires sur le long terme leur donne aussi raison.

L’Arabie Séoudite, sous la houlette de S.A.R Mohamed MBS Ibn-Salmān Āl-Séʻūd, qui a longtemps été un adversaire régional, est désormais en phase de pourparlers avec Téhéran pour tenter de trouver un moyen de s’extraire de sa sanguinaire via factis au au Yémen.

Actuellement, mais pour combien de temps, MBS n’a que peu d’intérêt à faire des vagues en répondant aux agissements de Téhéran dans le Golfe Persique. Les Émirats arabes unis, de leur côté, préfèrent regarder ailleurs de manière à continuer à attirer les investissements et à diversifier leur économie.

Là, quid novi : Nada !…

Un pragmatisme de bon aloi, dans la mesure où, commente le notait encore le Dr. Moran Zaga, experte du Golfe au MITVIM, l’Institut israélien de politique étrangère régionale de Ramat Gan :

« Aujourd’hui, aucun des pays du Golfe n’est en situation de répondre directement aux attaques ».

Gageons que l’indécision de la plupart ne sera pas celle de l’administration Bennett.

Notes

1 Ou président de la République islamique d’Iran (RII).
2 Ancien directeur du Bonyad Astan-é Qods-é Razavi, ex-chef du Système judiciaire iranien et vice-président du Majles-é Khobregān, ou Assemblée des experts.
3 Aussi appelé Rahbar-é Moazzam (guide suprême, pas une titulature officielle).
4 Ou Farmandehe Koll-é Qova, anciennement Bozorg Arteshtārān.
5 En français Plan d’action global commun (PAGC).
6 Ex-directeur de la CIA, élu républicain du Kansas, siégeait à la Commission du Renseignement du Congrès, a participé à la Commission d’enquête sur l’attaque du consulat des États-Unis à Benghazi, en septembre 2012, où l’ambassadeur Christopher Stevens et trois autres Américains ont été tués.
7 1ère femme, ainsi que 1ère Asio-américaine (indo-américaine), élue à la vice-présidence des États-Unis.
8 Co-auteur avec Shaul Mishal de Understanding Shiite Leadership: The Art of the Middle Ground in Iran & Lebanon (Cambridge University Press, 2013)
9 Ou Premier ministre de l’État d’Israël, ראש הממשלה.
10 Bennett est le leader de Ha’Yamin He’Hadash (Yamina), parti sioniste-religieux, sur l’échiquier politique hiérosolymitain.
11 Du latin Hierosolymitanus.

 

A Propos Jacques Borde

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