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Sinaï : Qui y fait quoi pour le moment ?

| Guerre Vs DA’ECH | Questions à Jacques Borde |

Apparemment, & c’est heureux, le ciel se couvre pour les adeptes de la terreur takfirî au Sinaï. De premières frappes (dont celles de drones… israéliens, disent certains) auraient déjà été effectuées. Suffisamment pour affoler tout ce que l’égout nazislamiste compte comme agents. Plus sérieusement, il apparaît que le dossier du Sinaï, outre Le Caire, préoccupe tout autant Jérusalem. Jusqu’où ? Là est bien la question…

| Q. À ce stade, sait-on qui est derrière l’attentat de Bir al-Abd ?

Jacques Borde. Très certainement une filiale d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)1. La plus active étant le groupe armé dit Jund al-Khilafah2. Selon Alain Rodier, un des meilleurs spécialistes de ces questions, le groupe « serait commandé par Izzat Ahmed et Amro Saad, deux activistes de DA’ECH bien connus des autorités égyptiennes », qui, déjà « serait derrière l’attaque d’un bus se rendant au monastère de Saint Samuel le Confesseur, dans le gouvernorat d’Al-Minya, le 26 mai 2017. Vingt-huit chrétiens ont été massacrés lors de cette action »3.

Quant au qualificatif même de Jund al-Khilafah, il est le terme officiel utilisé par DA’ECH pour désigner ses combattants.

| Q. Pourquoi frapper maintenant et de cette manière ?

Jacques Borde. Une des hypothèses serait la volonté de DA’ECH de marquer à sa manière la refonte de l’appareil sécuritaire égyptien.

Car comme l’a rappelé Alain Rodier, le président égyptien, ‘Abdu l-Fattāḥ Sa‘īd Ḥusayn Khalīl as-Sīssī, a limogé, le 28 octobre 2017, son chef d’État-major des armées, « le général Mahmoud Ibrahim Hegazi. Il l’a remplacé par son homonyme, le général Mohamed Farid Hegazi. Simultanément, le ministre de l’Intérieur, Magdy Abdel-Ghaffar, a démis de ses fonctions le général Mahmoud Shaarawy, le chef de l’Agence nationale de sécurité4 chargée du renseignement intérieur5, ainsi que deux de ses adjoints, les généraux Hicham El-Iraqi et Ibrahim El-Masry, chargés du gouvernorat de Gizeh. Les reproches qui leur sont faits sont un manque de coordination entre les forces de police et l’armée, et surtout, des déficiences dans le renseignement intérieur »6.

Cette manière de communiquer ainsi dans l’horreur est assez dans l’ADN de DA’ECH.

| Q. Que pensez-vous de la thèse d’un hidden agenda de Jérusalem à propos du Sinai ?

Jacques Borde. (Soupir) J’en ai entendu parler. Il s’agirait pour ceux qui la défendent d’un complot (sioniste… évidemment) visant à refaire passer l’ensemble du Sinaï sous égide hiérosolymitaine. Un come back surprenant, à n’en pas douter. Je n’y crois pas un seul instant. En effet :

1- les israéliens ont restitué le Sinaï, le reprendre serait une énorme preuve de bêtise côté israélien. Or, géopolitiquement, les Israéliens sont tout ce qu’on voudra sauf des ânes. Une question de survie peut-être.
2- le retour du Sinaï à l’Égypte est la pierre angulaire du traité et de l’état de paix entre Le Caire et Jérusalem. J’ai beau me creuser les méninges, je ne vois pas ce qui, à Jérusalem, pourrait pousser qui que ce soit à mûrir un tel hidden agenda. C’est absurde.
3- ensuite, reprendre le Sinaï, mais pour en faire quoi ? Certes, il y a bien la bourde de la ministre israélienne de l’Égalité sociale, Gila Gamliel, qui a suggéré qu’un État palestinien alternatif (sic) pourrait voir le jour dans la Péninsule, mais la dame s’est copieusement fait remonter les bretelles aussitôt.
4- last but not least, la thèse du complot contre le Sinai nous vient de Hani Ramadan – qui met dans le même sac le président égyptien as-Sīssī et le MOSSAD – et de personnes du même acabit. Là on comprend mieux le côté obsessionnel du propos…

| Q. Et, si d’aventure, Tsahal se mêlait militairement de la chose, n’y aurait-il pas la tentation, côté israélien, de s’éterniser ?

Jacques Borde. Non, pourquoi ? Pas le moins du monde. Lorsque je vous parlais d’une prise en tenailles rapide et brutale à la sauce Shock & Awe7, je pensais à une opération limitée dans le temps. Les meilleures guerres qu’aient conduit les Israéliens sont des guerres courtes. Type d’engagement dans lequel la maîtrise israélienne est optimale. La Guerre du Kippour, mais aussi les guerres de Gaza, ont démontré la nécessité de ne pas trop s’éterniser sur place.

En revanche, la Guerre d’attrition qui a précédé celle d’octobre 1973 a clairement prouvé que le temps n’amenait rien de bon au bout du compte. Et c’est, d’ailleurs, sur les résultat d’une guerre courte, 1973, que se bâtira la paix entre Israël et l’Égypte.

Au Caire et à Jérusalem, tout un chacun le sait. Et si, d’aventure, ces deux-là devaient unir leur force ce serait dans une opération de courte durée. Du moins côté israélien.

| Q. Et en attendant ?

Jacques Borde. Il est clair que Jérusalem a, d’ores et déjà, pris des initiatives…

| Q. Comment ?

Jacques Borde. Apparemment, de deux manières :

1- des frappes aéroportées à l’aide de drones.
2- le Renseignement. En partageant des informations avec les Égyptiens. Plus par le biais – désolé pour Hani Ramadan et ses lubies antisémites – du Agaf Ha’Modi’in (A’MAN)8 que du Ha’Mossad Ley’Modi’in Ley Tafkidim Méyuh’Adim (MOSSAD)9, très certainement. Avec, qui sait, un chouia d’aide en provenance du Sherut ha’Bitaron ha’Klali (SHABAK)10, compte tenu de sa maitrise des questions de terrorisme arabe et islamiste.

| Q. Pourquoi pas le MOSSAD ?

Jacques Borde. Beaucoup moins, je pense. Il ne s’agit pas de monter une opération noire comme celle de Dubai11. Mais de collaborer avec l’armée égyptienne dans sa conduite des opérations.

| Q. En sait-on beaucoup plus ?

Jacques Borde. Non, pas vraiment. Selon Times Israel, citant un officiel de la sécurité israélienne, s’exprimant sous couvert d’anonymat, « Les autorités israéliennes de Défense ont exprimé leur solidarité et, comme toujours, leur volonté de prêter main forte à chaque pays afin de combattre le terrorisme (…). C’était comme ça par le passé, et ce sera aussi comme ça pour l’avenir ».

Quant à la question de savoir si Israël coopérait, pour de vrai, avec les Égyptiens, le ministre des Finances, Moshé Kahlon, a déclaré dans un entretien à Channel-13 que « le sujet » devrait « être débattu en conseil des ministres ».

| Q. Bon, pas encore d’état de guerre ? Alors où en est-on de la collaboration entre Le Caire et Jérusalem sur les questions de terrorisme ?

Jacques Borde. À un très bon niveau. Officiellement, Israël autorise depuis 2013 le déploiement de forces égyptiennes supplémentaires dans le Sinaï, au-delà de la limite prévue par les accords de paix de 1979. Depuis, les liaisons sont permanentes entre les deux appareils militaires.

Depuis ce qu’il a appelé la « terrible et ignoble attaque terroriste perpétrée à la mosquée près d’El-Arish », le Premier ministre israélien, Binyamin Nétanyahu, a tenu à préciser que « le terrorisme sera vaincu plus vite si toutes les nations œuvrent ensemble contre ce fléau ».

De son côté, l’année dernière l’ambassadeur israélien au Caire, le Pr. Haïm Koren, déclarait à propos de la coopération entre les deux pays que « C’est une des meilleures périodes que nous ayons eue (…). Il y a une bonne coopération entre les deux armées, nous avons des accords sur la Péninsule du Sinaï, et, en gros, nous partageons le même point de vue sur le développement de la région ».

| Q. Pourquoi des drones précisément ?

Jacques Borde. Pour quatre raisons :

1- parce que le procédé est déjà courant. En juillet 2017, Bloomberg faisait déjà mention de frappes aéroportées israéliennes à l’aide de drones contre des groupes liges de DA’ECH. C’est donc un process opératoire parfaitement rodé entre les militaires des deux côtés qui est mis en œuvre.
2- cela reste assez discret comme moyen d’action.
3- les drones sont un moyen peu invasif et donc de nature à ne pas froisser certaines susceptibilités égyptiennes.
4- la diplomatie et l’état des relations entre Le Caire et Jérusalem font que pour passer au stade de frappes aéroportées confiées à Heyl Ha’Avir Ve’Hahalal12, il faudrait acter la chose plus officiellement. Pour l’instant, nous n’en sommes pas là.

Bientôt, qui sait ?

Notes

1 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
2 Ou Les Soldats du califat.
3 CF2R .
4 Ou Keta El-Amn El-Watani, dite aussi Homeland Security.
5 Il a été remplacé par le général Mahmoud Tawfiq.
6 CF2R .
7 Ou Choc & effroi. Référence aux travaux de les travaux de Harlan K. Ullman & James P. Wade. Leur doctrine Shock & Awe: Achieving Rapid Dominance est basée sur l’écrasement de l’adversaire par l’emploi d’une très grande puissance de feu, la domination du champ de bataille, et des démonstrations de force spectaculaires destinées à paralyser la perception du champ de bataille par l’adversaire et annihiler sa volonté de combattre.
8 SR militaires israéliens.
9 Ou Institut Central de Renseignements & des Opérations Spéciales, MOSSAD signifiant l’Institut.
10 Ou Shin-Beth, SHABAK étant l’acronyme. Le terme Shin-Beth qui était tombé en désuétude semble avoir de nouveau la ferveur des media.
11 Sur la short list des ennemis de premier plan de Jérusalem, Mahmoud al-Mabhouh, responsable des achats d’armes du Hamas, s’est fait éliminer le 19 janvier 2010 par une équipe du service action du MOSSAD, le Kidon.
12 Armée de l’air israélienne, anciennement dénommée Sherut’Avir.

 

A Propos Jacques Borde

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