D’Alger & d’Algérie : Sommes-nous en 1962 ou en 2022 ? [2]

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Dans un texte, ancien (31 décembre 1994) mais d’une incroyable actualité, Michel Jobert avait titré que ce qu’il fallait à Alger & Paris, pour asseoir enfin des relations bilatérales, efficaces & durables, c’était « plus d’indifférence ». C’est-à-dire, plus de rigueur, moins de querelles tirées d’un passé commun & douloureux. J’avoue qu’à l’époque ce texte m’avait, de prime abord, surpris (sic). Ça n’est qu’après l’avoir lu & relu que j’en ai saisi l’importance & la vérité profonde. 2022, il est plus qu’évident, que porté par les rances rancœurs de quelques-uns, ce texte & les précieux conseils qu’il contenait s’est perdu dans les limbes du temps. Bien dommage. Il reste à ceux que cela intéresse, à s’acheter L’Aveuglement du monde occidental, paru chez Albin Michel, en 1997. Mon exemplaire étant, bien sûr, dédicacé. Partie 2.

« Le zemmourisme est un djihâdisme inversé. Même nostalgie de la pure origine, même négation de l’histoire, même prétention folle à incarner le Bien, au nom du “monde chrétien” d’un côté, du “monde musulman” de l’autre – tous deux abusivement globalisés. Il n’y a plus de chî’îtes et de sunnites ; il n’y a pas de conflits sanglants entre les pays musulmans alors que le Proche-Orient arabe se déchire sous nos yeux et les enjeux des deux Guerres mondiales disparaissent du champ… Dans le zemmourisme comme dans le djihâdisme, il y a la même volonté belliqueuse et éradicatrice selon le fantasme de “conquête musulmane” ou de la “reconquête chrétienne”. Chacun se prépare à un bain de sang mais Éric Zemmour, prudent quand il est en public, n’appelle pas à la guerre civile : il désigne une logique implacable, un tragique destin que nous nous serions forgés. Cependant, le thème du “grand remplacement” est effectivement racialiste : au droit français de la nationalité, il substitue une vision ethno-religieuse opposant les “Blancs” de religion catholique et les gens à la peau diversement colorée qui seraient musulmans et djihadistes au moins d’intention ».
Bertrand Renouvin, Éric Zemmour devant son “Destin”.

« Obsédé par le FN, le CRIF a complètement méconnu et mésestimé le mal fait par l’extrême gauche en France. Par sa passivité, voire par sa complaisance et sa bienveillance, il a autorisé, d’une certaine manière, l’immigration massive. Les juifs français ont été les premières victimes de cet antisémitisme islamique que le CRIF ne voulait pas voir. Il s’agit de vraies victimes, de massacres. Depuis la 2ème Guerre mondiale, il n’y a pas eu une goutte de sang juif versée à cause de la fantomatique extrême droite en France ou ce qu’il en reste.
Ce sont les islamistes : c’est Fofana pour Ilan Halimi, c’est Traoré pour Sarah Halimi, c’est Merah pour les victimes de Toulouse, c’est Yacine Mihoub pour Mireille Knoll, dont je vais représenter les enfants dans quelques jours. C’est Koulibali pour les victimes de l’Hyper Casher. Je peux vous dire que les juifs français ne pardonnent pas aux notables du CRIF d’avoir facilité l’immigration massive et invasive. Donc, monsieur le président du CRIF est le plus mal placé qui soit pour donner des consignes aux juifs français qui ne l’écoutent plus.
Je ne dis pas que l’on doive voter Zemmour lorsqu’on est juif. Lorsqu’on est juif, on fait ce que l’on veut, on vote pour qui on veut et on ne reçoit certainement pas les consignes du président du CRIF ».
Me. Gilles-William Goldnadel.

| Q. Notre époque serait celle de l’approximation permanente, alors ?

Jacques Borde. Et des conflits d’intérêt, qui, malheureusement, n’existent pas seulement dans l’industrie pharmaceutique.

| Q. Que voulez-vous dire par là ?

Jacques Borde. Un exemple, une fois de plus.

Comme l’a, fort justement, relevé Jonathan Sturel :

« … récemment, le ministre Darmanin a inauguré une rue Moussa Ouakid dans le nord de la France. Ce monsieur a servi et combattu dans un régiment de tirailleurs algériens et a notamment participé à la libération de la ville de Saint-Amand-les-Eaux en 44. Grand monsieur, brave parmi les braves, courageux et même héroïque. On respecte.
Une petite ombre au tableau de cette inauguration cependant : Moussa Ouakid est le grand-père du ministre Darmanin. Et j’y vois une sorte de conflit d’intérêt lorsqu’un ministre utilise sa fonction et les moyens de l’État pour commémorer un membre de sa propre famille. Des braves, des héros, des courageux issus des régiments de tirailleurs, il s’en trouve un certain nombre. Quand le ministre Darmanin décide d’un honorer un, il honore son propre grand-père comme par hasard, ce qui lui permet au passage de se faire mousser lui-même.
Le politicard lorsqu’il est au pouvoir, soit il pistonne son gosse pour le faire nommer, soit il commémore son grand-père, toujours avec les moyens publics. Je n’ai évidemment rien contre le grand-père, mais j’ai du mal à accepter que son petit-fils utilise sa fonction et les moyens publics pour faire mousser sa famille. D’autant que ce genre de démarches sert aussi à consolider le discours immigrationniste sur le mode : ‘Les immigrés ont sauvé la France’.
La décence commandait à Darmanin de ne pas procéder à cette inauguration ».

Tout commentaire superflu, je pense ! Mais j’avoue, plus généralement, commencer à en avoir assez de ceux – Zemmour, BHL et Sinclair, dernièrement – qui se servent de l’espace médiatique payés par nos impôts pour leurs petits règlements de comptes.

| Q. Dans quel sens ?

Jacques Borde. Le débat sur Vichy et son primus inter pares, Pétain, si l’on se limite à ces trois-là, évacue complètement le sort fait, notamment, à tous les Français occupés et libres qui, indépendamment de leur confession, ont fini entre les mains du Reichssicherheitshauptamt (RSHA), de la Milice, ont été torturés, fusillés et déportés.

À la fin, à quoi riment ces comptes d’apothicaires, avec ces « … tout dépend si vous comptez les enfants des juifs étrangers » ? Le seul résultat que j’y vois est qu’un candidat à la présidentielle, par ses divagations, a tiré de sa damnatio memoriae l’État français et son chef. Bravo ! Mais quel intérêt pour la France et les Français ?

| Q. Ceux qui nous disent que le Viêt-Nam et l’Algérie ont, avec nous exactement la même histoire coloniale et pas du tout le même comportement…

Jacques Borde. Certes. D’entrée, je vous dirai que cette histoire coloniale n’est pas, stricto sensu, exactement la même :

-celle du Viêt-Nam, est celle d’une indiscutable victoire militaire.
a contrario, la France, d’une victoire asymétrique : celle de la Bataille d’Alger, est passé à une défaite géopolitique : les Accords d’Evian et l’Indépendance.

Il est assez aisé de comprendre qu’une Histoire aussi disputée et aussi mal départagée ne pouvait que laisser d’immenses blessures des deux côtés de la Méditerranée. Et là, à Alger de gérer les siennes, et nous les nôtres.

Pensez, même si comparaison n’est pas raison, à l’Alsace-Lorraine. Arrachée à la France, pour nous et, revenue à la mère-patrie de l’autre côté du Rhin. Deux guerres successives à son propos. Pas rien…

| Q. Et le problèmes des zones de non-droit et de Charia, vous le posez où dans cette problématique Alger-Paris ?

Jacques Borde. Ne mélangeons pas tout.

1- une partie des Unlawful combatants1, mais pas tous, auxquels nous avons affaire, sont des nationaux algériens et/ou des binationaux franco-algériens. Qu’on le veuille ou non, cela regarde aussi les Algériens. Ne serait-ce que parce nos deux pays sont tous deux membres d’Interpol.
2- ce qui se passe en France, doit – au niveau du discours, je veux dire – rester en France. Ce qui se passe dans ces zones de non-droit et de Charia, comme vous les nommez justement, ne regarde, qu’à la marge, les autorités algériennes. C’est à nous d’être fermes sur ce point. Et, non pas, comme l’a fait Emmanuel Te Haka Iki Taaoa2 Macron dire tout et son contraire en à peine quelques jours.

| Q. Mais, en quoi cela regarderait les Algériens, même à la marge ? Et quel intérêt pour nous ?

Jacques Borde. Pour deux raisons qui se conjuguent :

1- les Algériens s’intéressent aussi à certains de ces Tarés de Dieu qui sont passés chez nous.
2- pour combattre – à condition de le vouloir, bien sûr – un ennemi, encore faut-il bien le connaître. Au-delà de la logorrhée algérophobe de notre chroniqueur-in-chief de plateau TV qui n’a jamais vu de terroriste takfirî autrement qu’en photo, nous avons tout intérêt à croiser nos infos avec les Renseignements algériens. Qui sont (Zemmour et ses groupies analphabètes font mine de l’oublier) :

-d’une rare efficacité. Eux ont gagné leur guerre intérieure contre leurs djihâdistes, comme nous les nommons incomplètement.
-et haïssent, certainement autant que nous, les adeptes de la doxa takfirî.

| Q. Votre propre analyse des relations avec Alger, n’est-elle pas elle-même très franco-française ?

Jacques Borde. Si, forcement, dans la mesure où je suis Français, personne n’échappe à son passé. Je veux dire celui de son pays. Mais je note, sous la plume d’Abir Taleb, aux yeux de qui « Entre un lourd passé colonial et un présent chargé de sujets de frictions, l’Algérie et la France entretiennent des liens complexes »3.

Une analyse assez peu divergente de la mienne.

« A cela s’ajoutent d’autres dossiers qui fâchent » note encore cet estimé confrère. « La question migratoire par exemple. Paradoxalement, l’ancienne métropole tant décriée par ses aïeux continue d’attirer une jeunesse algérienne souvent désespérée. Selon le ministre français de l’Intérieur, entre janvier et juillet 2021, 7 731 OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français) ont été prononcées à l’égard de clandestins algériens et 22 expulsions réalisées, soit un taux d’exécution de 0,2 %. D’où la crise autour des visas.
Mais il y a aussi d’autres dossiers politiques (anciens ou récents) où Paris et Alger ne sont pas sur la même longueur d’onde. En premier lieu, le Sahara occidental. Depuis plus de 45 ans, un conflit y oppose les indépendantistes du Front Polisario, dont l’Algérie est le principal soutien, au Maroc. Et Paris est jugée pencher du côté marocain. Ou encore la Libye, où les deux pays ne partagent pas les mêmes vues, ainsi que d’autres questions.
Entre l’Algérie et la France, c’est une relation entrelacée, jalonnée de ruptures, de réconciliations, de rancœur et de rancune mais aussi de passion. Un peu comme un vieux couple qui s’aime et se déteste »4.

Que nous rappelait Michel Jobert, au fait ?…

[À suivre]

 

Notes

1 Traduite par combattant illégal, combattant ennemi ou encore combattant ennemi illégal. Défini dans le PATRIOT Act, ou plus précisément le Uniting & Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept & Obstruct Terrorism Act of 2001, pris sous la présidence de George W. Bush, qui permet de soustraire au droit commun les combattants armés capturés dans le cadre de la guerre contre le terrorisme.
2 Rebaptisé ainsi aux Îles Marquises, signifierait le petit chef qui va trébucher.
3 In Al-Ahram Hebdo.
4 In Al-Ahram Hebdo.

 

A Propos Jacques Borde

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