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Orient(s), Migrations & Terrorisme détaché [1]

| Guerre Vs DA’ECH | Questions à Jacques Borde |

Ce qui vient de se produire en Égypte vient à point pour nous rappeler trois choses : 1- La terreur takfirî est une hydre à la fois résiliente & mobile ; 2- cette terreur est passé maître dans l’art d’exploiter nos faiblesses. Ce à quoi nous avons affaire est une forme de terrorisme détaché, enfant adultérin des fatwa munichoises dont notre vieille Europe à le secret ; 3- le bon terroriste est le terroriste mort. Ce que les coalisés que nous sommes n’ont, visiblement, pas compris comme le prouve notre propension à laisser filer ceux qui passent, avec armes & bagages s’il vous plaît, sous le nez de nos chasseurs-bombardiers. 1ère Partie.

« Il devient assez évident que la formule Assad-Poutine-Iran est à deux doigts de gagner en Syrie ».
Paul Salem, Senior vice president for Policy analysis, research & programs au Middle East Institute.

| Q. Sommes-nous toujours aussi peu cohérents vis-à-vis du terrorisme ?

Jacques Borde. Moins qu’avant. Mais toujours trop peu. J’en veux pour preuve, ce tweet, à la limite de l’insulte, de la part du maire de Paris, Anne Hidalgo :

« Le terrorisme a une nouvelle fois frappé l’#Égypte. J’adresse mes condoléances aux familles des victimes et mon soutien aux personnes blessées. Ce soir, la #TourEiffel s’éteindra à minuit pour leur rendre hommage et souligner la solidarité de #Paris ».

C’est sûr ! Les méchants terroristes de Jund al-Khilafah derrière l’attentat de Bir Al-Abd n’ont qu’à bien se tenir !…

| Q. Les revers militaires de DA’ECH ne vous rassurent pas ?

Jacques Borde. À ce stade ? Pas du tout hélas ! Les éléments s’accumulent pour nous dire que s’affaiblissant militairement au Levant, la nébuleuse terroriste takfirî se cherche (et se trouve) d’autres fronts du djihâd.

Ce à quoi nous avons de plus en plus affaire est une forme de terrorisme détaché exploitant nos failles, migratoires notamment, pour s’implanter. C’est aussi simple qu’efficace.

Concernant, les fiefs d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)1 et de Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām2, comme l’a rapporté Le Point, « Selon les informations de la BBC, 250 djihâdistes – dont des leaders de l’État islamique – et 3.500 membres de leurs familles – dont des Français – ont pu quitter la ville ‘avec des tonnes d’armes et de munitions’ ».

En tout, ce sont « une cinquantaine de camions, treize bus et plus d’une centaine de véhicules appartenant à l’État islamique qui ont pris la tangente pour rejoindre des pâturages plus verts, certains encore contrôlés par DA’ECH ou carrément en dehors du pays. L’un des passeurs de la frontière turque a confirmé que dans cette caravane d’un genre particulier se trouvaient ‘des Français, des Tchétchènes [et] d’autres Européens’ ».

163 véhicules en tout ! Bigre ! Va falloir nettoyer vos viseurs MM. les pilotes de F-16, F-15 et autres Rafale...

| Q. Et qui est responsable ?

Jacques Borde. Nous. Ou plutôt les Occidentaux que nous sommes. Car comme l’a reconnu Le Point « ...tout ça s’est accompli avec la bénédiction de la coalition qui a, selon des témoins, survolé le convoi sans intervenir ».

Une pratique courant et établie entre les terroristes et la coalition censée les éradiquer, est-il utile de rappeler.

L’emblématique Spokesman for Combined Joint Task Force – Operation Inherent Resolve, ce cher colonel Ryan S. Dillon3, a essayé de botter en touche, jurant ses grands dieux que « Nous voulions que personne ne parte. Mais cela touche au cœur de notre stratégie, aux côtés des leaders locaux sur le terrain. Cela dépend donc aussi des Syriens, qui sont ceux qui se battent et meurent, et qui prennent des décisions sur certaines opérations ».

Sauf, petit détail, que ce sont bien les appareils de la coalition qui ont la maîtrise totale des cieux…

| Q. Vous n’êtes, visiblement, pas convaincu ?

Jacques Borde. Non, Dillon ment – ou, plutôt, se garde bien de tout nous dire – comme un colloque de chirurgiens dentistes. D’un autre côté, c’est aussi un peu son rôle…

Comme l’a écrit Charles Demassieux sur Boulevard Voltaire, « … l’on peut se demander à quelle guerre la coalition joue. Il eût été peut-être plus judicieux de soutenir, dès le départ, le régime de Bachar el-Assad, qui avait visiblement raison lorsqu’en janvier 2017, il accusait, dans un media japonais, la coalition d’avoir soutenu les terroristes (…). Tout ceci me rappelle ces ‘gentils’ moudjahiddin aidés par la CIA et venus autrefois combattre les Soviétiques en Afghanistan. L’un d’eux s’appelait Oussāma Bin-Lāden4 »5.

Les chiens ne font pas des chats. Mais les Afghans font assez fréquemment des terroristes détachés

| Q. Plus généralement, diriez-vous que nous avons un double langage, selon les auteurs des actes de guerre ?

Jacques Borde. Oui, c’est une évidence. Le ton mesuré et patelin que nous prenons vis-à-vis des Séoudiens à chacune de leurs frappes indiscriminées mais parfaitement volontaires au Yémen n’est assurément pas le même que les sommations que nous adressons à Damas dès que des dommages collatéraux sont à relever en Syrie.

| Q. Comment cela ?

Jacques Borde. Ainsi, lorsqu’un raid de l’Al-Qūwāt al-ğawwiyyah al-Malakiyyah as-Suʿūdiyyah (RSAF)6 a rendu inutilisable l’aéroport de Sanaa alors même que plusieurs millions de Yéménites dépendent de l’aide humanitaire internationale, on peut pas dire que que notre Quai d’Orsay soit monté sur ses grand chevaux, se contentant de nous sortir que « La France réitère son appel à un cessez-le-feu immédiat et à la reprise sans conditions des négociations en vue d’une solution politique, sous l’égide des Nations-unies, seule voie possible pour ramener la paix dans le pays ».

Au sujet du Yémen, je vous rappelle que plusieurs ONG soulignent la responsabilité directe de Riyad dans les éclosions épidémiques qui, désormais, ravagent ce pays.

Et, même si comparaison n’est pas raison, dès qu’il s’est agi de commenter la frappe dans la ville d’Antareb, qui aurait tué une trentaine personnes, Paris, a aussitôt condamné « les bombardements effectués le 13 novembre à Antareb, qui ont causé la mort de plusieurs dizaines de civils. Nous appelons les alliés du régime de Damas à tout mettre en œuvre pour faire cesser ces attaques inacceptables et parvenir à une cessation définitive des hostilités ».

Et, lors d’une attaque chimique supposée « dans la Ghouta orientale le 18 novembre » 2017, même incantation : « Compte tenu de la gravité qu’une telle attaque représenterait, nous suivons attentivement la situation et attendons l’expertise des mécanismes d’enquête internationaux opérationnels, en premier lieu la Mission d’établissement des faits (FFM) ».

Rappelons, ici, que Moscou est tellement peu convaincu du sérieux et de l’honnêteté de ces mécanismes onusiens que la Russie a choisi « de mettre un terme au mécanisme d’enquête conjoint des Nations-unies et de l’OIAC (JIM) au Conseil de sécurité des Nations-unies ».

Serait-ce trop demander aux grosses têtes du Quai d’Orsay d’y réfléchir à deux fois avant de se lancer dans leurs anathèmes à répétition…

| Q. Dites-donc, puisque nous en sommes à passer au crible les faits et gestes de nos diplomates, ceux-ci ont aussi le Hezbollah dans le nez. Vous en pensez quoi ?

Jacques Borde. Là encore, comment ne pas souligner le double standard de notre diplomatie au Levant.

| Q. De quelle manière ?

Jacques Borde. D’abord, il y a le ton. Le Quai parle des « exigences de la France à l’égard du Hezbollah ». Bigre ! Je n’ai pas souvenir d’un ton aussi rugueux vis-à-vis de Riyad. Ensuite l’absurdité intrinsèque de l’argumentaire. Voyons ça dans l’ordre :

Paris exigeant du Hezb « qu’il renonce aux armes et se comporte comme un parti pleinement respectueux » des usages « et de la souveraineté de l’État libanais ». Lesquels ? Comme Riyad en prenant en otage Saad Hariri, peut-être ?

Nos diplomates réalisent-ils que :

1- le problème des armes du Hezbollah est un dossier intralibanais qui ne nous regarde que moyennement, voire pas du tout.
2- que personne, à part elle-même une fois encore, n’a nommé la France juge et partie de ce qui constitue « la souveraineté de l’État libanais ». Et notre pays l’ayant si souvent trahi et abandonné, de grâce, ne parlons pas de morale.

Prenons l’admonestation parisienne qui veut que « Nous considérons également que la stabilité du Liban nécessite qu’il reste à l’écart des tensions dans la région. Nous considérons donc que l’implication du Hezbollah dans la guerre en Syrie est dangereuse et rappelons notre attention prioritaire à la sécurité le long de la ligne bleue, à la frontière du Liban et d’Israël », et adaptons-là à la situation du Yémen : a-t-on jamais entendu nos présomptueux diplomates écrire que « Nous considérons également que la stabilité du Yémen nécessite que l’Arabie Séoudite reste à l’écart des tensions dans la région. Nous considérons donc que l’implication de Riyad dans la guerre au Yémen est dangereuse et rappelons notre attention prioritaire à la sécurité le long de la frontière du Yémen et de l’Arabie Séoudite » ?

| Q. Vous considérez ces propos comme inappropriés ?

Jacques Borde. Oui, grandement. Et ceux pour plusieurs raisons que nos amis du Quai font mine d’oublier.

Primo, pour qui connaît le Liban et les Libanais, il y a quelque chose d’absurde, voire indécent, de demander au Hezb de rester « à l’écart des tensions dans la région ». Rappelons qu’en l’espèce le Hezbollah n’est pas à l’origine de l’irruption de DA’ECH au Levant et combat la terreur takfirî (dont les tueurs d’An-Nosrah, vous savez ceux qui font du si bon travail…). Doit-on comprendre qu’aux yeux de certains, il serait opportun que le Hezb ne jetât pas ses forces dans la lutte contre Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH) et tutti quanti ? Intéressant comme position. Surtout de la part de gens se désignant eux-mêmes comme les plus sûrs amis des Libanais.

Secundo, comment comprendre que « l’implication du Hezbollah dans la guerre en Syrie est dangereuse », ce alors qu’il y lutte les armes à la mains contre ceux qui ont expédié, via notre passoire migratoire, leurs tueurs au Bataclan ? Et que si le Hezb n’avait pas les pieds de ses combattants ancrés dans le sol syrien7 aux côtés de l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)8, la Syrie et le Liban seraient probablement tombés sous la coupe du nazislamisme takfirî.

L’aspect israélo-Hezb du dossier, qui n’est pas à négliger, étant un tout autre problème.

Tertio, pour donner des leçons à tout le monde, il faut, désolé de l’image, avoir les mains propres.

1- si le Hezbollah combat au Liban c’est aux côté de l’AAS et en bonne entente avec les autorités légales de ce pays.
2- a contrario, le régime de Paris (sic) mène ses opérations en Syrie sans l’aval du régime de Damas (sic). Ce qu’a fort justement rappelé à de nombreuses reprises le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï V. Lavrov, au nôtre.
3- et, surtout, si nous n’avions pas pris fait et cause contre Damas, et fait ainsi fait durer si inutilement cette guerre depuis des années, les Syriens n’auraient sans doute autant eu besoin des miliciens du Hezbollah et du Hizb as-Sūrī al-Qawmī al-Ijtimā`ī (PSNS)9. Pour ne parler que de ceux-là. Toutes ces choses rendant quelque peu présomptueuse, je trouve, notre diplomatie donneuse de leçons.

À noter deux petites choses également :

1- le soutien appuyé du président russe, Vladimir V. Poutine, à son homologue syrien, le Dr. Bachar el-Assad, qu’il a félicité pour sa fermeté et sa pérennité dans la lutte contre le terrorisme takfirî.
2- malgré (voire en raison de) ses gesticulation persistantes, notre merveilleuse (sic) diplomatie est tenue à l’écart du processus d’Astana.

Faut-il seulement s’en surprendre…

Notes

1 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
2 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
3 Le porte-parole de la Coalition.
4 Fondateur du Al-Jabhah al-Islamiyah al-Alamiyah li-Qital al-Yahud wal-Salibiyyin, ou Front islamique mondial pour le combat contre les juifs & les croisés.
5 Boulevard Voltaire http://www.bvoltaire.com/a-raqqa-islamistes-ont-pris-tangente-benediction-de-coalition/?mc_cid=6fbe8dc85d&mc_eid=6b94f9b865.
6 Royal Saudi Air Force, armée de l’air séoudienne.
7 Image tirée à la fois d’un discours du secrétaire général du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallâh, et d’une chanson de Julia Boutros.
8 Armée arabe syrienne.
9 Parti social national syrien, connu aussi sous le nom donné par la France de Parti populaire syrien, PPS, ou de Parti saadiste ou encore au Liban de Parti nationaliste.

 

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