Grand jeu en Afrique : Qui y veut Quoi ? [1]

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Le terme grand jeu fut inventé (par les Anglo-Saxons) pour décrire l’âpre lutte les opposant aux locaux (Afghans) & aux Russes, en cet Orient que, plus tard, un certain Charles de Gaulle qualifiera de Compliqué. Ce me semble – vu l’état des querelles byzantines mêlant confusément Européistes, Africains, Anglo-Saxons, & Russes encore – ce terme de Grand jeu s’applique aujourd’hui tout autant au continent africain. À s’y demander même, si à y couper aussi confusément les dreadlocks en quatre, les Occidentaux y défendent encore (ce qui pourrait, géopolitiquement, se comprendre) leurs intérêts ou bien – permissivité valant action – ceux de ce terrorisme takfirî qu’ils prétendent combattre ? Partie 1.

« On a détruit la Yougoslavie sans aucune autorisation comme on l’a fait avec la Libye et la Syrie. En tête de ces carnages la France ».
Charlie Lebeau.

« Il y aurait aujourd’hui 300 à 3501 membres du Groupe Wagner au Mali, un certain nombre d’entre eux est au centre du Mali, en plein pays dogon. Début janvier, ils se sont affrontés à la Katiba Macina, affiliée au Groupe de soutien de l’Islam & des musulmans (GSIM)2 lié à Al-Qaïda. L’armée française avait toujours soigneusement évité de s’engager dans cette zone, ce qui fait encore plus ressortir l’hypocrisie des protestations contre la venue du groupe Wagner au Mali ».
Jean Cuny

| Q. Sur fond de crise au Sahel, le ton monte encore entre Paris et Moscou ?

Jacques Borde. Eh, oui. Toujours aussi autiste géopolitiquement, le, décidément pas très futé, ministre de l’Europe & des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a, semble-t-il, oublié (sic) que Moscou et Pékin sont membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, avec tous les attributs qui vont avec !…

Après le double veto russe et chinois, le 11 janvier 2022, à la résolution proposé par le régime de Paris pour soutenir les sanctions de la CEDEAO contre le Mali, Le-Drian est en colère. Et, du coup, nous a claqué sa durite et dénoncé les irresponsabilités (sic) de Pékin et Moscou dans la situation actuelle au Mali, oubliant la vague de boulettes et d’erreurs accumulées par Paris.

En sus Le-Drian qualifie le Groupe Wagner de… « terroristes » !

| Q. Et, ça vous fait sourire ?

Jacques Borde. Venant du régime (celui de Paris) dont le prédécesseur au Niais d’Orsay, Laurent Fabius, estimait que l’un des groupes d’égorgeurs takfirî patentés, Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām3, faisait du « bon boulot » en Syrie, c’est quand même du gros foutage de g… de la part de l’a-diplomatie française.

Sinon histoire d’avancer ses pions, une réunion convoquée par le régime de Paris sur la situation politique et sécuritaire au Mali était attendue ce matin. Une réunion des ministres des Affaires étrangères européens destinée à acter le durcissement des sanctions prises contre le Mali, après celles de la CEDEAO.

| Q. La CEDEAO qui, de son côté, parle d’intervention militaire au Mali ?

Jacques Borde. J’ai lu ça, oui. Ça va être dur sans habillage onusien, je pense.

Là, on marche carrément sur la tête, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO)4 – tout à fait incapable, même avec l’aide de la France, la seule vraiment présente en première ligne – de tenir la dragée haute au terrorisme takfirî, se prend à penser qu’il serait plus utile pour le continent de faire tomber l’actuel pouvoir malien qui, lui, est l’un des plus actifs contre ce même terrorisme takfirî.

Quand les usines à gaz africaines (sic) se prennent à rêver de regime change, on est en droit de se poser des questions, non ?

Il est vrai que les FaMa, elles, combattent ce terrorisme. Oops ! Fallait pas le dire ?…

| Q. Vous voulez dire que la CEDEAO va trop loin dans ses sanctions contre le Mali ?

Jacques Borde. Évidemment, que ce machin5 africain va trop loin.

« Ces sanctions concernant le Mali risquent de paralyser le pays économiquement dépendante de l’Occident mais aussi la population malienne dépendent des produits alimentaires et autres », soulignait François Kao sur AGORA Actualités.

À noter que « C’est une première fois dans l’histoire de voir la CEDEAO agir de cette sorte contre un pays membre ». A contrario, on a connu la CEDEAO beaucoup plus « silencieuse face aux coups d’État constitutionnels », par le passé.

Un passé longtemps françafricain, notamment, pour bien nommer les choses.

| Q. Jusqu’où peut aller cette tension plus que dialectique, selon vous ?

Jacques Borde. Jusqu’à la rupture totale. Le départ de Bamako de la CEDEAO, tout simplement.

Comme l’écrit encore François Kao :

« Le Mali possède des cartes à jouer face à la CEDEAO mais dans des difficultés. Le pays pourrait quitter la CEDEAO pour être un pays libre et tisser des relations diplomatiques avec d’autres pays de la région notamment la Mauritanie, l’Algérie même des pays membres de la CEDEAO car n’étant plus membre ».

Un CEDEAOexit, en quelque sorte.

| Q. Un isolement qui n’en est pas un, finalement ?

Jacques Borde. C’est là toute la question.

On nous a sorti le même topo à propos du FREXIT. Londres allait y laisser sa chemise. C’est strictement le contraire qui s’est produit.

François Kao sur AGORA Actualités nous rappelle que « Le Mali peut compter sur ses alliés financiers et partenaires comme la Chine, la Turquie, l’Inde, la Russie et d’autres pays africains qui sont hors de la CEDEAO. Ce soutien de poids que possède le Mali est un atout pour s’imposer dans des négociations notamment au conseil de sécurité de l’ONU, même au sein de l’UA ».

Les amateurs en géopolitique, c’est un peu, comme disait Audiard à propos des cons : « ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît ».

| Q. Là, vous exagérez ?

Jacques Borde. J’aimerai bien.

Mais, vous noterez que les seuls à tirer profit de cette triste pantomime sont les groupes terroristes takfirî. Toute forme de désunion – ou de jeu perso, ce qui revient au même – les sert au-delà de tout ce qu’ils pouvait rêver.

À noter que Jama’atu Ansaril Muslimina fi Biladis Sudan (Ansaru)6, groupe armé takfirî né en 2012 d’une scission de Boko Haram7, vient de prêter allégeance au Tanzim al-Qâ’ida bi-Bilâd al-Maghrib al-Islâmi (AQMI)8.

D’aucuns vous dirons qu’en cette crise CEDEAO/Bamako, nous ne perdons que du temps. C’est faux. Nous y perdons des vies face à une menace terroriste toujours d’actualité.

| Q. Des contacts sur le Sahel entre Moscou et Washington ?

Jacques Borde. Très certainement, mais pas encore d’indiscrétion (sic)à partager avec vous pour le moment, désolé.

Mais Russes et Américains savent se parler, rassurez-vous.

Le 6 janvier 2022, le 28th US Secretary of Defense9, le général Lloyd James Austin III10, s’est entretenu avec le Genchtab11, le general armii Valeri V. Guerassimov, par ailleurs Premier vice-ministre de la Défense russe, sur la situation en Ukraine. Les deux hommes se sont entendus, très théoriquement, sur la désescalade des tensions géopolitiques entre les parties.

| Q. Le premier ministre haïtien qui échappe de justesse à une tentative d’assassinat, ça vous parle ?

Jacques Borde. Hélas, oui.

En déplacement à Gonaïves à 150 km de la capitale Port-au-Prince, des hommes lourdement armés ont ouvert le feu sur le convoi du premier ministre haïtien, Ariel Henry, faisant au moins 2 morts et plusieurs blessés, rapportait AGORA Actualités.

Sans vouloir sombrer dans le discours colonial ou néocolonial, le cas posé par la Rèpiblik Dayiti12 est unique au monde.

| Q. Comment ça ?

Jacques Borde. En 1915 – autrement dit à un moment où son ancien mentor, la France, avait la tête dans le guidon de la 1ère Guerre mondiale et n’y pouvait guère – le plutôt jeune hêgêmon thalassocratique étasunien débarque en force en Haïti, faisant passer ce pays d’une extrême pauvreté dans sa sphère d’influence d’où il n’est jamais sorti.

Procédé peu élégant. Mais qui a dit que la géopolitique et les relations internationales devaient être nécessairement élégantes.

Le plus intéressant n’est pas là…

| Q. Où donc, alors ?

Jacques Borde. Les thuriféraires de l’Oncle Sam, nous ont toujours expliqué que passer dans le camp du bien étasuno-centré revenait, à assez court terme, à un basculement dans la prospérité et l’aisance.

Why not ?

Le souci est que depuis 1915, la situation de la Rèpiblik Dayiti n’a que peu évolué et que, pour proches géographiquement qu’ils soient de leur géant de voisin, les Haïtiens sont toujours plongé dans la même misère. Comme quoi, être inféodé à Washnigton ne remplit pas automatiquement votre assiette. Ce alors que la tutelle de Washington sur l’île, ses biens et ses institutions, financières notamment, est totale. Ou presque.

Pour tous ceux qui se sentiraient dépassés par les arcanes de la finance internationale, un calcul beaucoup plus simple : 2022 – 1915 = 107 ans.

C’est plus clair, comme ça ?

[À suivre]

Notes

1 Au dernier pointage (sic) : ad minimo 450/500…
2 Ou Jamāʿat nuṣrat al-islām wal-muslimīn (JNIM).
3 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
4 Ou Economic Community of West African States (ECOWAS), en portugais, Comunidade Económica dos Estados da África Ocidental.
5 Référence au surnom que de Gaulle avait trouvé à l’ONU.
6 Ou l’Avant-garde pour la Protection des Musulmans en Afrique noire.
7 Ou Groupe sunnite pour la prédication & le djihâd.
8 Ou Organisation d’Al-Qaïda aux Pays du Maghreb Islamique.
9 Le court passage à ce poste de 28th US Secretary of Defense, de Christopher C. Miller, ex-directeur du National Counterterrorism Center (NCTC), n’a pas été pris en compte : les Acting Secrataries ne sont pas comptabilisés dans la nomenclature.
10 Précédemment 12th Commander of United States Central Command (CENTCOM).
11 Ou chef de l‘État-Major général des Vooroujionnye sily Rossiïskoï Federatsii, ou Forces armées de la Fédération de Russie (Вооружённые силы Российской Федерации).
12 Son nom en créole.

 

A Propos Jacques Borde

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