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Transfert de l’Ambassade US à Jérusalem ! Qu’en penser ?

| États-Unis / Israël | Géostratégie | Jacques Borde|

L’idée du Transfert de l’Ambassade US à Jérusalem, est aussi ancienne que la naissance de l’État hébreu. Elle agite, depuis 1948, chancelleries, chefs d’État, pays, entités, États, lobbies, etc. ! Quelque part, elle est ce que nous autres journalistes appelons un marronnier : un sujet récurrent que l’on ressort des tiroirs lorsqu’on n’a plus grand-chose à dire sur un sujet. L’Ambassade US à Jérusalem, donc ! Nous ne somme plus en 1948, mais en… 2018. Alors, posons-nous la question : est-elle autre chose ?

| Q. Déplacer l’ambassade US de Tel-Aviv à Jérusalem : est-ce si important que ça ?

Jacques Borde. Oui et non. Non. Parce que, de toute évidence, dans le rapport de force qui oppose Israéliens et Palestiniens, cela ne changera rien au fait qu’Israël est la première puissance militaire du Proche-Orient.

Oui, parce que le sujet est un des rares points de rencontre idéologiques communs (entendez un de ceux où ils évident encore de s’écharper) aux musulmans.

Oui, parce que tout le monde en parle et que ce transfert n’a pas encore été acté ? En dépit des engagements du président américain, Donald J. Trump, auprès du Premier ministre israélien, Binyamin Nétanyahu1, le premier hésite encore.

| Q. Quid des Palestiniens ?

Jacques Borde. Pour eux, déplacer l’ambassade prendra, officiellement, l’allure d’un casus belli. C’est du moins ce qu’ils laissent entendre.

À cela, près que du côté de Ramallah, personne n’a envie d’entrer en guerre avec qui que ce soit. Tout en estimant que Jérusalem-Est, annexée en 1967 par Israël, doit être la capitale de l’État à bâtir. Tant pour Ramallah que Gaza, le statut de la Ville sainte ne peut être défini que dans le cadre d’un accord de paix.

En position de faiblesse – mais en a-t-il jamais été autrement ? – Mahmoud Selman Abbas2, qui tente désespérément de mobiliser la communauté internationale, a fait savoir que reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël « détruirait le processus de paix », dont Donald Trump dit qu’il lui aussi tient à cœur.

Quant à eux, les islamistes du Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (HAMAS) ont menacé d’organiser une « nouvelle intifada » si Trump ne renonçait pas à son idée. De son côté, le ministre israélien de la Défense, Avigdor Yvet Lieberman3, a déclaré qu’il s’agissait là « d’une occasion historique pour réparer une injustice ». Envers les juifs évidemment…

Bla, bla, bla ! Je me demande si tout ça n’est pas une perte de temps. Voire un mirage…

| Q. Que voulez dire ?

Jacques Borde. Moi, si j’étais Mahmoud Abbas, je me poserait d’autres questions. Plus ou moins protocolaires, c’est selon. La première étant d’être dans l’incapacité totale de faire passer dans les mœurs diplomatiques et médiatiques (souvent les mêmes) qu’il n’est plus, officiellement, le président de l’Autorité nationale palestinienne (ANP), mais celui du Dawlat Filastin. Autrement dit l’État de Palestine, lorsque reconnu comme tel au plan international. C’est bien là le souci.

Quelque part, du point de vue palestinien, cela me semble plus important que d’empêcher Trump de bouger son ambassade où bon lui semble…

Ce d’autant que Abbas et tutti quanti ont, au fond, peu de moyens de pression à opposer à la volonté du président US.

| Q. Mais ce transfert, on y va à grand pas ?

Jacques Borde. Oui, de toute façon.

« Le président a été clair sur cette affaire depuis le départ », a fait savoir, lundi soir, le Deputy Press Secretary de la Maison-Blanche, Hogan Gidley, lors de l’annonce du report de la décision de Donald Trump. « Ce n’est pas une question de si l’ambassade sera effectivement déplacée, mais c’est une question de quand », a-t-il ajouté, confirmant que la décision serait annoncée dans les prochains jours.

En juin 2017, Donald Trump avait choisi une première fois de suivre l’exemple de ses prédécesseurs, soulignant vouloir « donner sa chance » au processus de paix « avant de penser à déménager l’ambassade à Jérusalem ».

Mais, le temps passe vite, et pas dans le sens des Palestiniens. Le vice-président US, Michael Richard Mike Pence, qui ira à Jérusalem à la mi-décembre 2017, a réaffirmé que le transfert était « sérieusement » envisagé. Et Pence, a contrario de son patron, n’est pas connu pour parler pour ne rien dire…

| Q. Mais ce report, ça irait plutôt dans le sens souhaité par les Palestiniens ?

Jacques Borde. Pas sûr. Selon certains observateurs, Trump pourrait envisagerait une troisième voie :

1- repousser le déménagement. Donc un simple gain de temps.
2- reconnaître, plus ou moins officiellement, Jérusalem comme capitale d’Israël.

Ce qui, du point de vue des Palestiniens, serait pire qu’un simple déménagement. Ce d’autant, qu’une fois Jérusalem établie comme capitale d’Israël, le déménagement ne serait plus alors qu’une simple formalité, qui arriverait tôt ou tard.

Ce qu’a, implicitement, reconnu, le porte-parole d’Abbas, Nabil Abu Rudeineh, dans sa déclaration faite à l’AFP, où il dit que « La reconnaissance américaine de Jérusalem comme capitale d’Israël et le déménagement de l’ambassade américaine à Jérusalem impliquent le même niveau de danger pour l’avenir du processus de paix et propulseront la région dans l’instabilité ».

Simple question : depuis quand « la région [du Proche-Orient] dans l’instabilité » empêche-t-elle quelqu’un d’influent de dormir sur ses deux oreilles à Washington ?

| Q. Et que dit la France ?

Jacques Borde. Rien qui ait de l’importance, comme d’habitude.

Dans un entretien téléphonique avec Trump, Emmanuel Macron a « exprimé sa préoccupation » sur le sujet. Et aurait insisté sur la nécessité de placer le statut futur de Jérusalem au cœur d’un accord israélo-palestinien qui consacrerait une solution à « deux États, avec Jérusalem pour capitale ».

Une solution qui n’a pour l’heure jamais été examinée par une administration républicaine au pouvoir. Donc, Paris, une fois encore, est à côté de la plaque. Ni Trump ni Nétanyahu n’ont l’intention d’associer Paris à quoi que ce soit. Et le faiseur de pluie au Proche-Orient reste Washington. Notre avis n’est même pas consultatif, mais de pure forme.

| Q. Quelles cartes les Palestiniens ont-ils en main ?

Jacques Borde. Quasiment aucune. Certes les diplomaties arabes, séparément ou collectivement par le biais de leurs usines à gaz habituelles – Organisation de la coopération islamique (OCI)4, Ligue arabe5, etc. – brassent de l’air6, mais leur capacité d’influence sont proches de zéro face aux deux poids lourds que sont Jérusalem et Washington.

D’autant que la plus argentée d’entre elles, Riyad tente plutôt de se concilier l’appui de Jérusalem dans son mano à mano avec Téhéran. Alors les Palestiniens…

| Q. Et le HAMAS ?

Jacques Borde. Le Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (HAMAS)7, qui dispose d’une branche armée les Katā’ib Izz al-Din al-Qassam (Brigades Ezzedine Al-Qassam)8, a, certes, averti que si l’administration Trump passait outre ses mises en garde, cela constituerait une « agression flagrante » contre la Sainte (Al-Qods, Jérusalem en arabe) et une « violation éhontée de la loi internationale ». « Ce complot ne passera pas, nous vous mettons en garde contre toute décision en ce sens et nous appelons notre peuple a raviver l’Intifada au cas où des décisions injustes sont prises concernant Jérusalem (…) Al-Qods restera arabe et palestinienne quelles que soient les décisions prises ».

| Q. Ça n’a pas l’air de vous impressionner ?

Jacques Borde. Le Problème c’est que ça n’est pas moi que les menaces du HAMAS n’impressionnent guère, mais les Israéliens.

Depuis des mois, Tsahal est prêt à sa 4ème Guerre de Gaza. Ce d’autant plus qu’une nouvelle opération dans la Bande de Gaza serait pour ses officiers et ses hommes la meilleure manière de maintenir leur niveau capacitaire au plus haut face aux Katā’ib. Une offensive qui, évidemment, reporterait un éventuel processus de paix aux calendes grecques. Mais, franchement, vous croyez vraiment que ça gênerait beaucoup l’administration Nétantayu ?

| Q. Rien ne pourrait retenir les Américains ?

Jacques Borde. Si, une forme de bouleversement du statu quo pour certains des obligés de Washington dans la région. L’administration Trum pourrait, notamment, être sensible aux inquiétudes de son allié jordanien.

Or, le chef de la diplomatie jordanienne, Ayman as-Safadi, a averti le US Secretary of State, Rex W. Tillerson, que la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël ne serait pas sans conséquences dans le monde arabe et musulman.

Dans un tweet, as-Safadi a confirmé ses dires :

« J’ai parlé avec le secrétaire d’État américain, Rex Tillerson, des conséquences périlleuses de la reconnaissance de Qods comme la capitale d’Israël ; une telle décision provoquerait la colère du monde arabo-musulman et en exacerbant la tension, mettrait en danger les efforts de paix dans la région ». 

Cela suffira-t-il à calmer les impatiences et à inciter l‘ami américain à laisser ses cartons à Tel-Aviv ? À voir…

Notes

1 Commence véritablement sa carrière politique en chapeautant le Yonathan Institute for the Study of Terrorism, portant le nom de son frère, le seul mort israélien du raid d’Entebbe, et qui avait pour but de sensibiliser l’opinion publique sur les questions de sécurité qui touchent Israël.
2 Aussi connu sous son nom de guerre d’Abou Mazen.
3 Pas si bourrin (sic) que le dépeignent ses détracteurs, parle quatre langues : l’hébreu, le russe, le roumain et l’anglais et est, depuis 1999, rédacteur en chef de la revue Yoman Yisraeli.
4 Munaẓẓamat at-Taʿāwun al-islāmī, Organisation of Islamic Cooperation (OIC), appelée Organisation de la conférence islamique jusqu’en 2011.
5 Ou plutôt, officiellement, la Jāmiʻah ad-Duwal al-ʻArabīyah (Ligue des États arabes).
6 Ainsi, l’OCI a annoncé qu’elle réunirait un sommet dans le cas où Donald Trump déciderait de la reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’État hébreu.
7 Mouvement de résistance islamique, l’acronyme signifie également zèle en arabe.
8 Anciennement Al-Moujahidoun al-Philistiniyoun, les combattants palestiniens.

 

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