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Guerre des tunnels Vs Paix : HAMAS & Jérusalem face à leur destin…

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Une guerre acharnée peut-elle déboucher sur une paix véritable ? À écrire & à dire n’importe quoi sur la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par Donald J. Trump, nous en avons probablement oublié l’essentiel : ce ne sont pas les donneurs de leçons qui décident de la paix ou de la guerre, mais les parties à un conflit. Avec comme question centrale : que veulent-elles au juste ? Tant que ni Ramallâh & Gaza d’un côté Vs Jérusalem, de l’autre, n’auront tranché, la geste hiérosolymitaine de Trump n’aura de portée réelle que celle que lui accordent chroniqueurs & gazetiers. Après…

| Q. Au plan international, où en est-on sur la question de la reconnaissance de Jérusalem par les États-Unis. Ou plutôt sa contestation ?

Jacques Borde. Nulle part, ou presque. Les réunions extraordinaires arabo-musulmanes, ont, comme tout le monde s’y attendait, accouché de souris, appelant simplement la communauté internationale (sic) à reconnaître officiellement Dawlat Filastin1 avec Jérusalem-Est comme capitale. L’Organisation de la coopération islamique (OCI)2, se souvenant, à cette occasion, qu’elle ne l’avait pas d’ailleurs fait !… Idem pour les ministres arabes des Affaires étrangères de la Ligue arabe3.

« C’est un développement dangereux qui met les États-Unis en position de parti pris en faveur de l’occupation et de la violation du droit international et des résolutions internationales », affirmait le communiqué de fin de cet impérissable happening arabo-arabe. « C’est le maximum que nous pouvions obtenir avec la conjoncture arabe actuelle », a reconnu un diplomate présent sous couvert d’anonymat. Au-delà, les ministres ont décidé, par exemple, de former une commission (sic) dont la mission consistera à « sensibiliser les États à cette mesure ».

Bla, bla, bla !

Quant au Conseil de sécurité des Nations-unies4, l’échec arabe y a été encore plus net, aucun projet de résolution n’y a été proposé, vu la certitude que les États-Unis y mettraient leur veto. Du coup, les États-Unis n’ont même pas eu à user de leur veto.

Pour la petite histoire, on rappellera que l’URSS fut une des première puissance à reconnaître officiellement Israël.

Donc pas de quoi affoler outre-mesure Washington, dont l’ambassadeur près l’ONU, Nikki Haley, a rappelé que Trump avait simplement reconnu « une réalité historique, puisque le gouvernement et le parlement israéliens sont situés à Jérusalem (…). Les États-Unis ne sont plus d’accord quand Israël est injustement attaqué aux Nations-unies et ils n’ont pas de leçons à recevoir de pays qui n’ont aucune crédibilité lorsqu’il s’agit de traiter les Israéliens et les Palestiniens sur un pied d’égalité ».

| Q. Et qui Nikki Haley visait-elle par cette allusion ?

Jacques Borde. Un peu tout le monde, je pense.

La situation est, si l’on y réfléchit bien, assez ubuesque, pour ne pas dire grotesque. Vous avez toute une foultitude de pays (Européens en tête) qui font des gorges chaudes de la décision du président américain, Donald J. Trump, mais qui, parallèlement, sont infoutus de reconnaître le Dawlat Filastin et continuent à parler de l’Autorité nationale palestinienne (ANP). Autrement dit de camper sur la même position que Jérusalem et Washington…

Quand je dis tout le monde, il est aussi probable que Nikki Haley, qui suit depuis longtemps les questions arabo-israéliennes, pensait aussi très très fort aux chancelleries arabes, grandes spécialistes de l’onanisme diplomatique. Surtout lorsqu’il s’agit de faire avancer de manière concrète le processus de paix au Proche-Orient…

| Q. Que voulez-vous dire au juste ?

Jacques Borde. (Éclat de rire) Qu’ont fait les Arabes pendant toutes ces longues décennies ? Pas grand-chose.

Comme l’a expliqué le directeur de la revue Sélections israéliennes, le Dr. Saïd Okacha, « Si l’État hébreu parvient à réaliser ses projets, c’est notamment en raison de l’inaction des Arabes et des Palestiniens. Les plans israéliens sont connus depuis 1967, et depuis, les Palestiniens et les Arabes ont commis plusieurs erreurs qui ont facilité la tâche aux Israéliens. D’abord, les Palestiniens ont refusé de joindre l’Accord de paix de Camp David signé entre l’ancien président égyptien Sadate et Israël en 1977. Ils ont raté cette occasion en or qui leur aurait permis de créer leur État. C’était le cas aussi en 2000, lors du sommet de Camp David II (…). Il est vrai que leurs espérances et même leurs droits dépassaient ce qui pouvait leur être offert, mais cela aurait pu être un pas. Ils auraient dû fonctionner comme les Israéliens qui, eux, planifient à long terme mais agissent selon la logique du pas par pas »5.

| Q. Venons en aux Palestiniens eux-mêmes : qu’en est-il de la guerre des tunnels qui oppose Tsahal aux Palestiniens ?

Jacques Borde. Elle dure et perdure. À ce sujet, dans une vidéo spectaculaire diffusée après la destruction de l’un d’entre eux, le patron du Commandement Sud6 de Tsahal, le major-général Eyal Zamir, a averti le HAMAS que « Tout tunnel qui sera découvert sera détruit. Nous n’hésiterons pas à agir afin de défendre les civils israéliens (…). J’ai averti l’ennemi et je l’avertis une fois encore : Ceux qui vont dans un tunnel se mettent en danger. Ces tunnels terroristes sont un piège mortel pour vous ».

Comme il est certain que les Katā’ib Izz al-Din al-Qassam (Brigades Ezzedine Al-Qassam)7 qui sont la branche armée du Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (HAMAS)8 ne tiendront aucun compte des mises en garde des Israéliens, on peut, sans grand risque d’erreur, estimer que la guerre des tunnels a de beaux jours devant elle.

| Q. Cette guerre des tunnels peut-elle déboucher sur un affrontement de plus grande ampleur ?

Jacques Borde. Une nouvelle Guerre de Gaza, vous voulez dire ? Proprio motu, non. Pour cela, il faudrait :

1- que cette guerre des tunnels débouche, pour les Palestiniens sur un ou des succès tactiques conséquents.
2- que suffisamment de tunnels soient opérationnels et utilisés efficacement pour provoquer une réaction de vaste ampleur de la part de Tsahal face à une menace stratégique réellement affirmée.

Or, cette guerre des tunnels ni très efficace ni très productive, n’est ni l’un ni l’autre. Même si les Katā’ib ne cessent d’en creuser et de les mettre en service.

Le problème pour les Katā’ib est que les Israéliens les repèrent et les détruisent assez vite. Pour l’instant, dans cette guerre des tunnels, ce sont les militaires israéliens qui mènent aux points.

| Q. Et qu’est-ce qui ferait changer la donne ?

Jacques Borde. Que les Katā’ib Izz al-Din al-Qassam parviennent à mener à bien une opération dévastatrice à partir d’un de leurs tunnels. Par dévastatrice, je veux dire causant d’importantes pertes côté israélien.

Or, pour l’instant, dans ce jeu de chat et de la souris, ce sont les Palestiniens qui accumulent les pertes. Reste comme facteur déclenchant à une énième Guerre de Gaza, la nouvelle Intifada promise aux Israéliens en raison de la double décision de Trump sur la question de Jérusalem. Mais, là aussi, rien de majeur ne s’est encore produit qui puisse précipiter les deux camps dans une guerre aussi chaude et directe.

| Q. Pour vous la guerre des tunnels ne relève pas d’une guerre chaude et directe ?

Jacques Borde. Non, pas du tout. Nous sommes plus dans la guerre d’attrition (ou d’usure) qui oppose le HAMAS à Tsahal.

| Q. Et qu’est-ce qui pourrait l’empêcher ?

Jacques Borde. Rien, en fait. Dans l’absence d’un processus de paix et de la paix qui va avec, c’est, de jure, l’état de guerre qui prévaut entre les parties. Pour que cela change, il faudrait un déclencheur…

| Q. Comme quoi ?

Jacques Borde. Historiquement, la seule référence que nous ayons est ce qui a conduit à la paix entre Le Caire et Jérusalem. Soit dans l’ordre :

1- la Guerre d’attrition entre Égyptiens et Israéliens, grosso modo à partir de 1971 (quand les incidents finiront par être récurrents et réguliers entre les deux armées) à 1973.
2- la Guerre d’octobre 1973.
3- la lente maturation de la paix entre ces deux-là, qui aboutira aux Accords de Camp David (17 septembre 1978), puis au Traité de paix israélo-égyptien de 1979.

En 2017, par rapport à la paix entre Le Caire et Jérusalem, nous avons a posteriori la perception d’une chose allant de soi. Mais si vous vous replongez dans l’époque, tout était à faire entre des adversaire ayant échangé des coups d’une extrême brutalité.

| Q. Mais pensez-vous que les ennemis d’aujourd’hui aient cette envie de paix ?

Jacques Borde. Je ne suis pas certain que le mot envie de paix soit le plus approprié. Je pense que le concept de nécessité de paix serait plus juste.

| Q. Mais Trump, par sa décision, n’a-t-il pas renvoyé tout ça à des calendes grecques ?

Jacques Borde. Non, absolument pas. C’est de l’emballement médiatique. Les choses doivent être dissociées.

Je crois vous l’avoir déjà dit : le Jerusalem Embassy Act (JEA)9 remonte à 1995. Cette loi, car c’est une loi en droit américain, décidait du déplacement de l’ambassade des USA de la capitale économique de l’État d’Israël, Tel-Aviv, vers sa capitale institutionnelle, Jérusalem.

Le JEA a été voté en 1995 par les deux chambres. La House of Representative l’a adopté à une majorité de 374 pour contre 37; le US Senate à une majorité de 93 pour contre 5. Donc, désolé de le dire, difficile de n’y voir qu’une lubie trumpienne. De facto, comme de jure, elle entérine bien le fait que Jérusalem est la capitale d’Israël. Cela est-il de nature à torpiller l’idée même de paix entre les belligérants ?

À en croire le Premier ministre israélien, Binyamin Nétanyahu10, ce serait même tout le contraire : « Reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël rend la paix possible ».

Je ne vous dit pas pour autant que le Premier ministre israélien ait forcément raison lorsqu’il fait cette déclaration. Ni qu’il n’ait pas quelque idée derrière la tête, le contraire serait étonnant et, du coup, là, Nétanyahu ne serait plus tout à fait un homme politiques. Ce que je vous dis c’est que cela ne fait pas de l’aggiornamento étasunien sur Jérusalem, un obstacle à la paix à proprement parler, mais une nouvelle donne. À quoi ? Il est peut-être temps pour les uns et les autres de se poser sérieusement la question ?

| Q. Vous ne coupez pas les cheveux en quatre ?

Jacques Borde. Alors, soyons plus pragmatique : et si l‘Intifada de Jérusalem ne prend pas, que vont faire le HAMAS et le Dawlat Filastin, puisque tel est son nom ?

Une montée aux extrêmes, selon le précepte clausewitien ? Elle aussi mènerait à la guerre.

Alors que reste-t-il aux Palestiniens qui sont (eux et pas nous Européens bien au chaud dans nos salons) en première ligne. À eux donc de répondre à cette question : la guerre jusqu’où ? Une guerre qu’ils feront seuls, et immensément seuls : je rappelle qu’à aucune des précédentes Guerre de Gaza, le Hezbollah lui-même n’a eu l’imprudence de déclencher la plus petite hostilité…

| Q. Et les pays arabes ?

Jacques Borde. Pour l’instant, et comme toujours, ils ont brassé beaucoup d’air. So What ? Ou comme l’a déclaré la député égyptienne, Nachwa Al- Dib « Si l’Égypte et les pays arabes ne se mobilisent pas en faveur de Jérusalem, elle sera perdue à jamais »11.

Par ailleurs, comme l’a écrit Alain Rodier, « ...affirmer que Washington n’a plus de légitimité dans le processus de paix est un non-sens. Rien ne se fera sans Washington car les États-Unis sont tout simplement incontournables, surtout quant il s’agit d’Israël dont ils restent les garants de la sécurité. Plus grave encore pour les Palestiniens, la majorité des pays sunnites ne les soutient pas, les considérant plutôt comme une gêne laquelle vient s’ajouter aux crises que traverse le Proche-Orient. Bien sûr, les différentes capitales arabes publient – et vont continuer à publier – des ‘protestations énergiques’, mais sur le fond, elles ne peuvent pas se passer des Américains. Il n’est donc pas question pour l’instant de ruptures des relations diplomatique,s pour ne pas se priver des fonds, de la technologie et surtout de la protection du pays qui est encore le gendarme du monde, même s’il est en recul »12.

En un mot comme en cent : la mobilisation a fait chou blanc. Une manière subliminale de donner raison à Nikki Haley ? Qui sait ?

Notes

1 Ou plutôt la officiellement la Jāmiʻah ad-Duwal al-ʻArabīyah (Ligue des États arabes).
2 Ou Munaẓẓamat at-Taʿāwun al-islāmī, appelée Organisation de la conférence islamique jusqu’en 2011.
3 Ou État de Palestine, lorsque (rarement) reconnu comme tel au plan international.
4 Résolution 181(29 novembre 1947, L’Assemblée générale de l’ONU approuve que Jérusalem est considérée comme un Corpus separatum, un corps séparé qui doit être placé sous régime international, visant à « préserver les intérêts spirituels et religieux sans pareils qu’abrite la ville des trois grandes croyances monothéistes (…), christianisme, judaïsme et islam ».
5 Ahram Hebdo .
6 Ou Front sud. Commandement qui a Gaza dans sa zone opérationnelle. A précédemment servi comme secrétaire militaire du Premier ministre Nétanyahu.
7 Anciennement Al-Moujahidoun al-Philistiniyoun, les combattants palestiniens.
8 Mouvement de résistance islamique, l’acronyme signifie également zèle en arabe.
9 En français : Loi sur l’ambassade de Jérusalem.
10 Commence véritablement sa carrière politique en chapeautant le Yonathan Institute for the Study of Terrorism, portant le nom de son frère, le seul mort israélien du raid d’Entebbe, et qui avait pour but de sensibiliser l’opinion publique sur les questions de sécurité qui touchent Israël.
11 Al-Ahram Hebdo .
12  CF2R .

 

A Propos Jacques Borde

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