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Riyad Vs Téhéran : Des Haines tenaces…

| Arabie Séoudite / Iran | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

L’heureuse initiative d’inviter Saad Hariri à Paris, prise par Emmanuel Macron, aura contribué à résoudre une (première) crise d’importance au Levant : l’empêchement imposé au Premier ministre d’un État souverain par (le régime de) Riyad, sur fond de bisbilles avec (le régime de) Téhéran. Restent comme un cocotte-minute oubliée sur le feu, les deux hêgêmon régionaux – Riyad & Téhéran – qui se toisent l’un l’autre depuis 1979, sous le regard en coin des administrations étasunienne & hiérosolymitaine. Tout un programme..

| Q. Mais, l’opposition entre Iraniens et Séoudiens n’est pas une franche nouveauté ? Qu’est-ce qui a changé ?

Jacques Borde. Quatre choses en fait :

1- l’Accord de Vienne sur le nucléaire, qui s’est fait sans la plus petite consultation de Riyad, alors que Berlin y était associé. La double boulette de l’administration Obama.
2- la montée en gamme de l’arc chî’îte, sur fond de reculades en série pour les proxies takfirî de Riyad, que ce soit en Syrie, en Irak et au Liban.
3- Le Yémen, où la poussée initiale de Riyad, de ses alliés et proxies, s’est muée en enlisement en bonne et due forme.
4- surtout l’arrivée aux affaires du, alors ministre de la Défense, Mohamed Ibn-Salmān Āl-Séʻūd, dit MBS, désormais prince héritier et (presque) seul aux commandes. Or, l’homme s’avère être, à la fois, novice, ambitieux, géopolitiquement inculte, géostratégiquement peu compétent, borné et à l’ego aussi immense que sa fortune.

| Q. Mais les deux hêgêmon, comme vous les appelez, se sont toujours pris le bec ?

Jacques Borde. Oui, c’est vrai. Je me souviens aux premiers temps de la RI d’Iran, où Riyad traitait les dirigeants iraniens de « mages prostituant leurs femmes ». Ce à quoi arrivait, en écho de Téhéran, la dénonciation du wahhabisme comme « forme américaine de l’Islam ».

Sinon, de mémoire, je crois que le pire qui se soit produit entre ces deux-là, c’est que deux F-4E Phantom II de la Nirouy-é Havei-é Jomhouri-é Eslami-é Iran (IRIAF)1 se soient faits shooter par une paire de F-15C Eagle de l’Al-Qūwāt al-ğawwiyyah al-Malakiyyah as-Suʿūdiyyah (RSAF)2, le 5 juin 1984.

Là, la nouveauté, c’est l’irruption du chien fou MBS dans un jeu de quilles par nature très instable. Et où un minimum d’expérience et une bonne dose de sagesse seraient appréciables. Qualités qui font à l’évidence plus que défaut au bouillant Mohamed Ibn-Salmān Āl-Séʻūd.

| Q. Quid des accusations de collusion entre Jérusalem et Riyad ?

Jacques Borde. Collusion. Le mot est, je dirai, un peu fort. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que, comme l’a souligné l’ex-Rosh A’Man3, le major-général (Aluf) Amos Yadlin, « les intérêts séoudiens se croisent avec dans leur totalité avec ceux d’Israël, l’Iran nucléaire les inquiète beaucoup. Ce que fait l’Iran en Syrie, au Yémen, en Irak et au Liban les préoccupent sérieusement ».

| Q. Et cela se passe comment entre Israéliens et Séoudiens, qui n’ont, officiellement du moins, pas de relations diplomatiques entre eux ?

Jacques Borde. Oui, pas d’officiels de l’un chez l’autre. Mais il est toujours possible de se croiser.

| Q. Diriez-vous que les Israéliens poussent les choses dans le sens d’une via factis entre Riyad et Téhéran ?

Jacques Borde. Deux choses :

Primo, je ne suis pas dans le secret des Dieux.

Secundo, à ce qu’en dit Amos Yadlin, ce sont « les Séoudiens ont tenté de créer une occasion à une attaque israélienne contre le Liban, via le retrait du Premier ministre Saad Hariri ».

Donc, en l’espèce le rôle de pompier-pyromane (ou plutôt pyromane tout court) serait plus à rechercher du côté des Néo-barbaresque wahhabî

| Q. Un peu alarmant, non?

Jacques Borde. Oui. C’est pour cela que je pense que notre diplomatie – fort mal inspirée entre les mains de Jean-Yves Le Drian, à mon avis – devrait être davantage dans la retenue et la nuance.

| Q. Quid des risques de guerre ?

Jacques Borde. Je vais sans doute vous sembler trop optimiste, je continue à ne pas y croire complètement. Je ne suis pas le seul.

1er cas, une guerre séoudo-iranienne : les Séoudiens, aussi impétueux et incompétents géostratégiquement parlant qu’ils soient, savent les risques d’un choc frontal avec leur voisin et, certainement à cause de cela, ont accepté l’offre d’exfiltration d’Hariri qui leur a été faite par Paris. Une initiative, pour une fois heureuse, de notre part.

2ème cas, une nouvelle confrontation Hezbollah-Tsahal : côté libanais, le Hezbollah ne semble pas y croire, du moins à court terme.

C’est ce qui ressort clairement des propos du vice-président du Conseil exécutif du Hezbollah, en charge des questions internationales au sein du parti, Cheikh Ali Daamouch, selon qui « Toutes les menaces séoudiennes contre le Liban étaient motivées par le pari que l’ennemi israélien déclenchera une guerre contre le Liban. Sauf que l’entité sioniste n’est pas prête à la guerre, parce qu’elle estime que cette guerre ne sert pas ses intérêts, sachant que le Le Liban est régie par des équations : celle de la dissuasion et de l’équilibre de la terreur qui sont difficiles à surmonter (…). Les capacités militaires de la Résistance font hésiter Israël à se précipiter dans une guerre, elle pense et calcule avant de se lancer dans une agression contre le Liban,et ce malgré la joie des israéliens de voir l’Arabie Séoudite s’attaquer au Liban. L’entité sioniste a même tenter d’exploiter cette attaque contre contre la Résistance, mais en même temps, elle a écarté toute volonté d’offrir à l’Arabie une aide quelconque. D’ailleurs, les paroles du ministre israélien du Travail et d’autres responsables sionistes ne laissent aucun doute sur la volonté d’Israël de ne pas s’impliquer dans une guerre séoudienne contre le Liban ».

Bien sûr, Cheikh Daamouch peut se tromper du tout au tout…

Ce qui est certain, c’est que pour Jérusalem :

1- Le Front nord, reste la préoccupation militaire principale. Cf, les propos du Rosh Ha’Mateh Ha’Klali4, le Rav Alouf5 Gadi Eizenkot de septembre 2017 : « Les dernières évolutions syriennes sont très dangereuses ». Et de souligner alors « les séquelles de l’influence iranienne et sa gravité sur la Syrie, dans la région et le monde ».
2- l’option militaire est et a toujours été sur la table.

| Q. De quelle manière ?

Jacques Borde. Verbatim Tsahal : 2006 en beaucoup brutal !

« Si une guerre éclate dans l’arène nordique, nous devons agir avec force dès le début », a ainsi averti le patron de l’Heyl Ha’Avir (armée de l’air israélienne), le major-général Ami Eshel, « Ce que nous avions fait en 34 jours pendant la deuxième guerre contre le Liban [celle de 2006, NdlR], nous pouvons maintenant le faire en 48 à 60 heures. La croissance de notre force n’a pas été linéaire. C’est une puissance potentielle inimaginable dans sa portée, très différente de ce que nous avons vu dans le passé et bien plus grande que ce que les gens estiment ».

Bémol à ce descriptif, le Hezb non plus n’est plus celui de 2006. Il a beaucoup appris et à su monter en gamme.

Reste à savoir si les Israéliens souhaitent tant que ça passer à l’acte. Pour le Pr. Névine Mossaad, de l’Université du Caire, ce n’est pas si sûr. « Israël pensera deux fois avant de répéter l’aventure de 2006. Car depuis, bien des choses ont changé. En premier lieu, l’Iran n’avait pas le poids qu’il a aujourd’hui »6, écrit-elle.

Personnellement, je continue à penser que Jérusalem restera dans la seule tension dialectique avec le Hezb. Le discours israélien reste du discours. Ou de la mise en garde, si vous préférez ?

Restent, bien sûr, les frappes aéroportées régulières sur des cibles hezbollahies. Mais là, c’est la guerre d’usure que ces deux-là se mènent.

Donc, côté israélien, la vraie question est de savoir si, à Jérusalem, il faut passer à une guerre chaude et à un choc frontal direct.

| Q. Sinon, que pensent réellement les Israéliens de MBS ?

Jacques Borde. Parler de confiance entre eux, serait, à mon humble avis, très exagéré. Je pense que la vision qui prévaut à Jérusalem tourne, par défaut, autour du vieil adage : « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ».

Sinon, je vous laisse méditer ces lignes postés sur le site du Centre des Affaires Publiques & de l’État (JCPA-CAPE)7 par Jacques Neriah :

« MBS est décrit, selon certaines informations parues dans la presse, comme un enfant gâté et irresponsable qui prend des décisions hâtives mettant en danger le pays sans en analyser les conséquences. D’autres, parlent de lui comme un prince courageux, déterminé et visionnaire (…) MBS devrait agir prudemment et avec sagesse. Son inexpérience et ses décisions hâtives risquent de déstabiliser l’Arabie Saoudite et de créer de nouvelles turbulences dans un Moyen-Orient en quête constante de stabilité »8.

Quant aux responsabilités de Riyad au Yémen, Le Lancaster Medical Journal a publié un rapport médical qui indique que les attaques menées par la coalition séoudienne ayant détruit les installations électriques et les hôpitaux du Yémen, par conséquent, Riyad est par là, le responsable de l’épidémie de choléra qui frappe ce pays. Le CICR a quant à lui annoncé que d’ici la fin de l’année, le nombre de personnes touchées par le choléra au Yémen devrait dépasser les 600.000.

Pas très engageant, vous en conviendrez…

| Q. Vous voulez dire, qu’au bout du bout, les Séoudiens sont assez seuls dans leur mano à mano avec l’Iran ?

Jacques Borde. Oui, je pense, surtout, que face aux épreuves, ils seront probablement lâchés assez vite. Le Roi, Salmān Ibn-ʻAbd al-ʻAzīz Āl-Séʻūd, et son désormais n°2, Mohamed Ibn-Salmān Āl-Séʻūd, ont beau dire et beau faire, je les crois assez isolés dans leur tension dialectique avec Téhéran. Alors, passer à l’acte…

D’ailleurs, le président égyptien, ‘Abdu l-Fattāḥ Sa‘īd Ḥusayn Khalīl as-Sīssī, les a déjà prévenu. « La région est suffisamment sujette à l’instabilité et aux menaces. Il nous faut éviter un nouveau conflit avec l’Iran ou le Hezbollah. Réglons nos différends à travers la diplomatie » a-t-il averti.

Rappelons que Le Caire est loin de faire siennes toutes les initiatives made in Saudia. Ainsi, lors du vote à l‘Assemblée général de l’ONU du plan proposé par Riyad à propos de la Syrie, le représentant permanent de l’Égypte, Mohamed Moussa, s’y était opposé en termes extrêmement durs, affirmant que « Ce plan est par nature politique et dépourvu de tout fondement juridique, ni même d’un minimum d’équilibre ».

Rappelons ici, à tous ceux que la via foedi titille, la phrase de John Fitzgerald Kennedy : « La victoire a cent pères, mais la défaite est orpheline »9.

Notes

1 Armée de l’air islamique iranienne.
2 Royal Saudi Air Force, armée de l’air séoudienne.
3 Patron du Agaf Ha’Modi’in. Ou A’Man, les SR militaires israéliens.
4 Ra’Mat’Kal, chef d’état-major israélien.
5 Lieutenant-général.
6 Ahram Hebdo .
7 Centre de recherche israélien indépendant à but non lucratif. Il a été fondé à Jérusalem en 1976 par Daniel J. Elazar et fut présidé de 2000 à juin 2015 par l’ambassadeur Dore Gold.
8 CAPE .
9 Extrait de sa Conférence de presse du 21 avril 1961.

 

A Propos Jacques Borde

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