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Des Printemps (dits) arabes au Printemps perse : Réalités, vœux pieux & complots ? [1]

| États-Unis / Iran | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

À peine reçues les premières images de bien réelles manifestations survenant en Iran, media & spécialistes (sic) ont aussitôt tiré de dessous leur cape la bannière d’un Printemps persan prompt à : 1- nous débarrasser de cette encombrante République Islamique d’Iran (RII) ; 2- & par là, de son exécrable Arc chî’îte qui navre quelques hêgêmon régionaux & internationaux. Las, une hirondelle, fut-elle de Téhéran ou d’Ispahan, ne fait pas nécessairement le printemps. Avant de mettre force charrues avant quelques bœufs essoufflés, nous avons demandé à Jacques Borde, vieux routier de l’espace chî’îte & de l’Iran de nous éclairer sur la question. 1ère Partie.

| Q. Que vous inspirent les récentes manifestations de rue en Iran ?

Jacques Borde. Pour l’instant, surtout de la prudence. Je sais bien que beaucoup font à cette occasion des projections et des extrapolations sans fin. Y compris la fin du régime. Mais je pense qu’il est beaucoup trop tôt pour affirmer quoi que ce soit d’aussi définitif.

Certes, il a eu des manifestations et des violences dans plusieurs villes du pays. Mais sur des sujets différents et sans rapport entre eux. Difficile, donc, d’en déduire que le régime est aux abois…

| Q. Mais que s’est-il passé ?

Jacques Borde. Depuis jeudi dernier1, plusieurs villes iraniennes ont été – et pour certaines le sont encore, mais il ne se passe aussi rien du tout dans la majorité des villes du pays – le théâtre de protestations surtout sociales2. Violentes certes mais pas aussi étendues que l’ont laissé croire les images passées en boucle sur France-24, CNN, la BBC ou les réseaux sociaux. Qui dit manifs violentes, dit répression à l’unisson. Soit le 2 janvier 2017, un total de 19 morts…

| Q. Pour quelles raisons ?

Jacques Borde. La situation économique. En clair, les tentatives de l’administration Rohani visant à raccrocher l’Iran à la sphère de libre-échange ont du mal à passer : suppression des subventions, hausse des prix, taxes vertigineuses, etc. ne sont pas du goût de pans entiers de la population qui demandent au gouvernement d’agir avec plus de modération et de souplesse. Voire de tout arrêter, pour certains de ceux qui descendent aujourd’hui dans la rue.

Mais de là à voir dans ces manifestations une tentative de révolution (sic), ou de printemps persan, l’idée pour médiatiquement séduisante qu’elle puisse être est, pour l’instant, grandement exagérée. Chacun des rassemblements n’aura réuni qu’une à trois-quatre centaines de personnes. Nettement moins que les manifestations de soutien au gouvernement.

Et, même si comparaison n’est pas raison, beaucoup moins que nos manifs contre les mesures Macron, qui ont fini par s’essouffler et sombrer dans le ridicule…

| Q. Que des manifestations sociales ?

Jacques Borde. Oui, essentiellement. Avec un chômage qui frôle les 12%, l’administration Rohani perd en popularité. Par ailleurs, ce chômage est très inégalement réparti. Il serait beaucoup plus important dans le Khorassan. Justement là, où les manifs ont démarré.

Ce qu’a d’ailleurs souligné l’opposante iranienne, Me. Shirin Ebadi, parlant d’un « très grave crise économique. La corruption dans tout le pays est à des niveaux épouvantables. La fin de certaines sanctions liée à l’accord sur le nucléaire avec l’Europe et les États-Unis en 2015 n’a pas apporté de bénéfices réels à la population, contrairement à ce que beaucoup attendaient. À cela s’ajoute le fait que l’Iran a des dépenses militaires très élevées. Les gens ne tolèrent plus de voir tant d’argent dépensé pour cela »3.

En fait, rien à voir avec les manifestations de 2009 qui visaient à faire tomber le président de l’époque, le controversé Mahmoud Ahmadinéjad.

À ce moment-là, le mouvement était presque exclusivement téhéranais et ispahanais. Et, de loin, beaucoup plus politique. Et, surtout, le fait de la bourgeoisie citadine et aisée. A contrario, les dernières manifestations sont très populaires (sic), plus étendues géographiquement et visent plus généralement l’administration Rohani, à qui beaucoup reprochent également l’enrichissement de ses membres.

Quant aux reproches à l’endroit du Rahbar-é-Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî4, il est autant visé pour son peu d’entrain à recadrer l’actuelle présidence que pour le fait de ne se préoccuper que des questions internationales : le Hezbollah, la Syrie, la question palestinienne, etc. ! Son rôle de Rahbar à proprement parler n’a pas l’air d’être remis en cause. Pas pour l’instant du moins…

Signe de ce ressentiment vis-à-vis de la politique étrangère de leur pays, à Chiraz, des manifestants ont arraché un portrait du patron du Nirouy-é Ghods5, le major-général Qassem Soleimani. Mais celui-ci ayant été, par ailleurs, mis en valeur à de nombreuses autres occasions, et dans de vastes manifestations publiques, on évitera difficile de tirer de ce seul incident une règle générale.

| Q. Pour l’instant, tout ceci à l’air très brouillon ?

Jacques Borde. Oui, l’ambiance est surtout très protestataire. Vous avez dans la rue, à la fois, des Iraniens pauvres qui dénoncent le fait d’être les oubliés du système. Mais aussi des partisans d’Ahmadinéjad (interdits de concourir aux élections), très politiques et très soucieux de ces questions internationales dont n’a cure le reste des manifestants. Comptez aussi une dose de conservateurs classiquement anti-libéraux. Sans parler des étudiants qui ont, souvent, des préoccupations très spécifiques.

À moins que le soufflé prenne, et nous en sommes loin, il va être difficile pour tous ces gens de rester ensemble dans la rue…

| Q. Mais les contre-manifestations d’éléments proches du gouvernement ne constituent-elle pas a contrario un signe de l’inquiétude du gouvernement ?

Jacques Borde. Non, pas pour l’instant, en tout cas.

À savoir qu’en fait ces manifestations – et non contre-manifestations, désolé de le dire – étaient, elles, programmées de longue date. Il s’agissait de commémorer l’arrêt de la campagne de l’opposition qui avait contesté la victoire du Dr. Hassan Feridon Rohani, lors des présidentielles. En fait, ce sont des opposants à l’administration Rohani qui ont choisi cette date parce que justement les pro-gouvernementaux (sic) avaient prévu de manifester.

Avec leur habitude de tout mélanger nos media de cour ont inversé la donne. Bonjour le professionnalisme !…

| Q. Donc pas de printemps persan, malgré les victimes ?

Jacques Borde. Non. Deux à trois dizaines de morts (dont des membres des forces de l’ordre) ne font pas une révolution. Loin s’en faut. En France, la Ve République ne s’est pas effondrée lorsqu’un jeune militant d’extrême-gauche a trouvé la mort à Notre-Dame-des-Landes…

| Q. Nous prenons nos désirs pour des réalités ?

Jacques Borde. Certains, oui. Je le pense.

Ça n’est pas la première fois que des Iraniens descendent dans la rue. Mais la République islamique s’appuie sur des bases solides. Et, au bout de quelques semaines de protestation, le pouvoir finit généralement par faire retomber la pression et reprendre la main.

| Q. Comment  ?

Jacques Borde. Comme d’habitude, il faudra, probablement, attendre les réactions, séparément ou ensemble :

1- du Rahbar-é-Enqelâb, le Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî.
2- du Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi6. Dont, comme son nom l’indique avec une limpidité que refusent de voir lobbies et media, le rôle est de préserver, par la force si nécessaire, les fondamentaux de la République islamique d’Iran et sa constitution.

Généralement, ce sont leurs déclarations qui sonnent la fin de la récréation, si l’on peut dire, en période de troubles.

Sans compter les immenses capacités de mobilisation du pouvoir. Je vous rappelle que le Nirouy-é Moghavémat Bassidj7, plus couramment appelé Bassidj, compte plusieurs millions de membres. Ce sont souvent les Bassidji qui sont mobilisés lors des contre-manifestations.

| Q. Mais vos Bassidji, ils représentent quoi, au juste ?

Jacques Borde. Difficile à dire avec exactitude, Téhéran a l’art de brouiller les choses dès qu’il s’agit de parler, utilisons le vieux terme soviétique, de ses organes de force.

Le général de brigade les commandant à un moment donné, Mohammad Hejazi, estimait leur nombre à 10,3 millions en mars 2004 et à 11 millions en mars 2005. Le 14 septembre 2005, il affirmait que les Bassidji comptait plus de 11 millions de membres dans le pays. Selon d’autres sources, ils ne seraient que 4 millions. Des sources russes ont dit que l’Iran planifiait de créer une troisième force terrestre qui serait faite de près d’un million de Bassidji. Plans qui n’ont jamais été ni observés ni confirmés par Téhéran.

Quant aux Bassidji, j’ai eu l’occasion d’en voir de très près – et là je vous parle d’éléments embrigadés et entraînés, pas ceux qui font (car c’est aussi leur rôle) du social – les étudiants normaux (sic) ne font guère le poids face à eux.

Pour que le mouvement actuel prenne vraiment, il faudrait qu’il s’organise, s’étoffe et dure. Et ce face à un pouvoir parfaitement rodé à la résilience asymétrique.

Par ailleurs, ça n’est la première fois que les autorités iraniennes sont confrontées à de la grogne sociale et/ou estudiantine. L’expérience est plutôt de leur côté.

Pour le reste, vous savez je suis les questions d’Iran depuis les années 80. Tous les deux- trois ans, des voix autorisées me prédisent la chute imminente du régime des mollah (sic). Nous sommes en 2017, faites le compte.

[à suivre]

Notes

1 Le 28 décembre 2017.
2 À rappeler que de nombreux Iraniens ont beaucoup perdu dans la faillite d’établissements de crédit.
3 La Repubblica (31 décembre 2017).
4 Aussi appelé Rahbar-é Moazzam (guide suprême), pas une titulature officielle.
5 Force de Jérusalem, une branche à part entière des Pâsdâran. Force spéciale en charge des OPérations EXtérieures dévolues aux Pâsdâran, elle dépend exclusivement du guide Khâmeneî (et non du président), un peu comme le Kidon du Mossad reçoit ses ordres du seul Premier ministre israélien (la ressemblance s’arrêtant là).
6 Corps des Gardiens de la révolution islamique.
7 Ou Force de mobilisation de la Résistance, couramment appelé Bassidj, le nom persan signifiant mobilisé.

 

A Propos Jacques Borde

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