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Des Printemps (dits) arabes au Printemps perse : Réalités, vœux pieux & complots ? [2]

| États-Unis / Iran | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

À peine reçues les premières images de bien réelles manifestations survenant en Iran, media & spécialistes (sic) ont aussitôt tiré de dessous leur cape la bannière d’un Printemps persan prompt à : 1- nous débarrasser de cette encombrante République Islamique d’Iran (RII) ; 2- & par là, de son exécrable Arc chî’îte qui navre quelques hêgêmon régionaux & internationaux. Las, une hirondelle, fut-elle de Téhéran ou d’Ispahan, ne fait pas nécessairement le printemps. Avant de mettre force charrues avant quelques bœufs essoufflés, nous avons demandé à Jacques Borde, vieux routier de l’espace chî’îte & de l’Iran de nous éclairer sur la question. 2ème Partie.

| Q. Quid des Occidentaux sur cette affaire du Printemps perse ?

Jacques Borde. Impliqués. Notre vieille habitude de nous occuper de ce qui ne nous regarde pas ! Mais, en l’espèce, avec des possibilités limitées. Ne serait-ce que par les chiffres que je viens de vous citer. À noter également, que la capitale restait, à ce jour, relativement peu touchée par les manifestations.
Les principales villes touchées ont été Macchad (sanctuaire de l’imam Réza et troisième agglomération du pays), Birjand, Kashmar et Nishapur. Macchad est le fief de certains courants conservateurs opposés à Rohani qui a été le fief de ces émeutes sociales.

Sinon, le plus véhément aura été Donald J. Trump. Mais je dirais qu’il s’agit de sa part de sa manière bien à lui de se projeter dans la tension dialectique avec ses adversaires. Pour le reste, l’art et la manière qu’ont les États-Unis de se mêler des affaires iraniennes remonte bien avant la Révolution islamique. Remember Mossadegh1 ! Alors, pas de quoi vraiment s’étonner…

| Q. Et la position de Jérusalem sur le sujet ?

Jacques Borde. Votre question est intéressante a plus d’un titre. En effet :

1- il existe une importante communauté mosaïque en Iran. Plus que bien intégrée, le peuple iranien n’est absolument pas antisémite. S’il y a pu y avoir, à des moments précis des tensions, cela n’a jamais eu ni l’ampleur ni la nature des persécutions antisémites dont le monde arabe a le secret.
2- Les Israéliens, par leurs SR mais pas seulement, ont une excellente expertise de l’Iran.

Partant de ces deux points, comment ne pas noter la relative prudence affichée à Jérusalem.

Interrogée sur la question, le ministre israélien des Renseignements, à qui l’on demandait pourquoi Binyamin Nétanyahu2 ne faisait pas sienne pas la position de Donald Trump soutenant ouvertement les manifestants3, Yisraël Katz (en dépit de sa prévention anti-iranienne parfaitement assumée) a assuré qu’« Israël a décidé de ne pas se mêler de cette affaire interne ». Ce qui pourrait bien vouloir dire que les spécialistes de l’Iran à Jérusalem sont plus que dubitatifs quant à la portée réelle des troubles actuels.

| Q. Et du côté iranien, pas de hauts cris ?

Jacques Borde. Si, un peu, mais, à dose homéopathique dirais-je.

Ainsi, le vice-gouverneur de la province du Lorestan, Habibollah Khojastehpour, y est allé de son petit couplet le 31 décembre 2017. Mais, ne parlant que d’« agents étrangers » pour parler de ceux participant aux émeutes et de « trace d’ennemis de la révolution, de groupes takfiri ». Takfir. Terme qui dans la terminologie officielle iranienne qualifie les groupes comme Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)4 ou Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām5, et les puissances pétrogolfiques wahhabî dont les terroristes takfirî sont les proxies. C’est cette terminologie d’« agents de l’étranger » qui a été reprise par le Rahbar-é-Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî6, dans sa première intervention sur le dossier.

Les termes usités pour mettre en cause Jérusalem, son armée et ses services étant plus généralement : Entité sioniste et/ou Sionistes. Bien que dans son ouvrage Hezbollah : La voie, l’expérience, l’avenir7, dans lequel il a théorisé le discours polémologique de son parti, le secrétaire général adjoint du Hezbollah, Cheikh Na’ïm Qâssem, a tout autant usé de termes comme Israël, Tel-Aviv, etc. De mémoire, je ne me souviens pas du qualificatif takfirî pour nommer l’ennemi israélien. Que ce soit à Téhéran ou à Beyrouth. Il faudrait demander à une spécialiste de la valeur d’Amélie-Myriam Chelly8.

| Q. Et maintenant, que peut-il se passer en Iran ?

Jacques Borde. Beaucoup de choses certainement. Il est probable que sur le terrain social, de loin le plus brûlant, l’administration Rohani soit contrainte de lâcher du lest. Mais, si vous voulez le fond de ma pensée, ni le renversement ni le chaos que prédisent certains ne sortiront des événements actuels.

D’une manière générale, les Iraniens, je veux dire tous les Iraniens, sont très patriotes et sourcilleux de tout ce qui touche à leur nation. Dès qu’ils soupçonnent une ingérence manifeste dans leur affaires intérieures, leur sentiment national a vite fait de reprendre le dessus.

Il y a bien sûr des opposants politiques ayant en ligne de mire la nature même du système. Mais les seuls à avoir jamais été véritablement organisés c’est le fameux Sazéman-é Mujaheddin-é Khalq-é Iran (MéK)9, qui souffre aujourd’hui de cinq défauts pratiquement irrépressibles :

1- avoir choisi le camp de l’Irak lors du Jang-é Tahmîli (la guerre imposée, qui est le nom officiel de la Guerre Iran-Irak ). Ils souffrent donc d’un discrédit comparable à ceux qui en France firent le choix de l’Allemagne lors de la 2ème Guerre mondiale.
2- d’être, à leur manière, aussi rigoristes que les tenants de l’orthodoxie religieuse. Bonjour le changement.
3- d’être régulièrement accusés d’agir en tant que proxies de SR étrangers10 : étasunien et israélien.
4- d’être classés comme une organisation terroriste en Iran. Il existe toute une kyrielle d’ouvrages qui récapitulent leurs forfaits.
5- last but not least, d’être l’ombre de ce qu’ils furent, à leur apogée dans les années 80.

Donc de ne plus être une force de nature politique mais plus un proxy se louant au plus offrant. À noter que les Mujaheddin-é Khalq sont désormais officiellement dans la ligne de mire des autorités. En effet, le n°2 (ou 3) des Pâsdâran, le général Rassoul Sanaïrad11, repris par l’agence Tasnim a affirmé que les « monaféqhines12 ont été chargés par les Al-Séoud et certains pays européens de créer de l’insécurité dans le pays ».

| Q. Et les monarchistes ?

Jacques Borde. Le courant monarchiste est toujours vivace en Iran. On les a effectivement retrouvés dans plusieurs manifestations, y scandant leur Chāh-an Chāh13 ! Mais leur mouvance :

1- est extrêmement minoritaire.
2- est extrêmement patriote. Jamais des monarchistes iraniens ne feront le choix de se dresser contre la nation qui est la leur s’ils la sentent menacée. Lors de la Guerre imposée, quitte à y risquer leur vie, tous ceux qui y prirent part le firent en rejoignant l’Artesh14 ou la Nirouy-é Havei-é Jomhouri-é Eslami-é Iran (IRIAF)15, où beaucoup servaient avant la Révolution islamique.

Du côté du pouvoir, le ministre iranien de l’Intérieur, Abdol-Réza Rahmani Fazli, a haussé le ton, avertissant que « Ceux qui détruisent les biens publics, créent du désordre et agissent dans l’illégalité doivent répondre de leurs actes et payer le prix. Nous agirons contre les violences et ceux qui provoquent la peur et la terreur ».

Propos identiques à ceux du président Rohani, pour qui « Le gouvernement n’aura aucune tolérance pour ceux qui endommagent les biens publics, violent l’ordre public et fomentent des troubles dans la société ». Abdol-Réza Rahmani Fazli de rappeler qu’« …à chaque fois, ils [les manifestants] étaient moins de mille personnes »16. Faisant, par ailleurs, la distinction entre « ceux qui ont des revendications légitimes » et les « contre-révolutionnaires », Abdol-Réza Rahmani Fazli, a affirmé que les émeutiers avaient profité de la « retenue » des forces de l’ordre.

À noter également que le chef de file du courant réformateur, l’ancien président Mohammad Khatami, a condamné, le 3 janvier 2017, les violences de rue ainsi que ce qu’il appelle la « profonde duperie » de l’administration Trump. « Les fauteurs de trouble ont profité des rassemblements et des protestations pacifiques pour (…) détruire les biens publics et insulter les valeurs sacrées religieuses et nationales », affirme notamment le communiqué du Majma’-é Rohāniyūn-é Mobārez17, que préside Khatami.

| Q. De la retenue, vous y croyez ?

Jacques Borde. Globalement, oui.

Sinon, dimanche, dix personnes ont bien été tuées dans des affrontements de rue, mais Reuters, qui en fait état, mentionne bien des émeutiers eux-mêmes « armés » et qui « ont tenté de s’emparer de commissariats de police et de sites militaires ».

La plupart du temps, il est fait mention de canons à eau eau et d’unités de maintien de l’ordre opérant de manière assez classique quoi que rude. La carotte et le bâton en quelque sorte ! Évidemment, les événements qui se produisent sont, bien sûr, à suivre avec attention, mais en gardant la tête froide.

Ce que semble oublier notre chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian, qui multiplie les déclarations à l’emporte-pièce. Et vient, outre de décommander sur voyage en Iran…

Notes

1 Mohammad Mossadegh, Premier ministre par deux fois, de 1951 à 1952, puis de 1952 à 1953. Il est le premier chef de gouvernement élu démocratiquement en Iran et occupe le poste jusqu’en 1953. Son gouvernement introduit un ensemble de réformes sociales et politiques progressistes. La décision la plus notables reste la nationalisation de l’industrie pétrolière iranienne, alors sous contrôle britannique depuis 1913, face au refus de l‘Anglo-Persian Oil Company (APOC) de renégocier les termes du contrat d’exploitation des gisements pétroliers. Chassé du pouvoir par le coup d’État du 19 août 1953 car portant atteinte aux intérêts occidentaux en Iran, il est remplacé par le général Fazlollah Zahedi et est placé en résidence forcée pour le restant de ses jours. Par son opposition à l’intervention des puissances occidentales dans les affaires intérieures de son pays, Mossadegh est considéré comme l’une des figures du nationalisme au XXe siècle.
2 Commence véritablement sa carrière politique en chapeautant le Yonathan Institute for the Study of Terrorism, portant le nom de son frère, le seul mort israélien du raid d’Entebbe, et qui avait pour but de sensibiliser l’opinion publique sur les questions de sécurité qui touchent Israël.
3 Notamment la phrase de Trump : « Les régimes oppresseurs ne peuvent perdurer à jamais et le jour viendra où le peuple iranien fera face à un choix. Le monde regarde ».
4 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
5 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
6 Aussi appelé Rahbar-é-Moazzam (guide suprême, pas une titulature officielle).
7 Albouraq, 2008, 376 p. Titre original : Hizbullah. Al-Manhaj, al-Tajriba, al-Mustaqbal, paru chez Dār al-Hādī, 2008, 423 p.
8 Universitaire & chercheuse, auteur de Sécularisation contre sécularisation : une compréhension du système de la République islamique d’Iran, in Raison publique.fr (14 juin 2015) ; Les dessous du pouvoir iranien : l’influence néo-hojjatieh, in Eurorient n°40-2013 et de Iran, autopsie du chiisme politique, Cerf, coll. Religions, 2017, ISBN 978-2204117753.
9 Ou Organisation des Combattants du peuple iranien. Aussi abrégé en MKO.
10 La réalité ou non de cette perception n’étant pas ici notre propos.
11 Donné par d’autres sources comme un des responsables des Bassidji. Parfaitement possible, une grosse partie des cadres du Bassidj proviennent des Pâsdâran.
12 Ou Munāfiqūn. Hypocrites, terme utilisé pour désigner les Mujaheddin-é Khalq.
13 Traduit en grec pat βασιλεύς τῶν βασιλήων (basileús tōn basilēōn), soit en français Roi des rois.
14 Armée de terre.
15 Armée de l’air islamique iranienne.
16 Pas plus de 1.500 dans le meilleur cas.
17 Société des clercs militants. En fait un parti politique.

 

A Propos Jacques Borde

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