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Un Rameau d’olivier en forme de gourdin [2]

| Turquie / Syrie | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

De toute évidence, le maître de la Sublime porte, l’impétueux Reccep Tayyip Erdoğan, a choisi la via factis pour régler son contentieux géostratégique avec l’administration Trump & ses proxies kurdes en Syrie. Le tout sur le dos du peuple syrien qui voit s’ajouter une invasion à celles déjà en cours. Premières impressions d’une situation où la mesure semble être l’ingrédient le moins bien partagée. 2ème Partie.

| Q. Dites-moi, revenons sur les différences postures de l’administration Macron : cela ne risque pas de nous entraîner sur la pente de la via factis, au Levant notamment ?

Jacques Borde. En matière, d’irresponsabilités géostratégiques, la tentation est toujours là. Vis-à-vis du régime de Damas (sic), comme nos diplomates aiment à le qualifier de manière outrancière et inconsidérée, le nôtre (celui de Paris pourrait-on dire) continue de se mêler des affaires syriennes. Ce sans jamais clairement indiquer d’ailleurs, de quel droit et à quel titre recevable nous le faisons.

De là à mettre le doigt dans l’engrenage…

Par ailleurs, le débat sur la hausse des théâtres d’Opérations extérieures, les fameuses OPEX, sur lesquels la France peut s’engager1, « Ce débat », nous indique notre excellent confrère Michel Cabirol, « a été clos par le ministère des Armées. Ce sera trois au maximum (contre deux à trois dans le Livre blanc de 2013) et c’est tout. Or l’armée française intervient déjà au Sahel (Barkhane), au Levant (Chammal) et au Liban (FINUL) comme l’a rappelé tout récemment Emmanuel Macron lors de ses vœux aux armées. Il y a peu de temps encore le Centrafrique était considéré comme une OPEX à part entière »2.

Donc, a priori :

Primo, derrière le discours drianesque, il n’y a guère de ressources pour aller jouer les cadors en Syrie.

Secundo, c’est désormais l’austère Florence Parly, qui est ministre des Armées, et non plus l’inconséquent hollandiste Le Drian.

Tertio, les Syriens, le passé et le présent sont là pour le prouver, ne se priveront pas de réagir militairement à tout acte inconsidéré de notre part.

Ces considérations seront-elles suffisante pour que, davantage que l’hybris, l’intelligence guide nos pas dans cette partie du Levant ? Nous verrons bien…

| Q. Contrairement aux Russes, qui ont préféré se retirer du saillant visé par l’Opération Rameau d’olivier, les Américains ont fait la sourde oreille aux incantations d’Ankara de retirer leurs effectifs sur zone. N’est-ce pas un peu risqué ?

Jacques Borde. Oui. Tout engagement armé implique une forme de risque. Or, d’une certaine manière, l’administration Erdoğan a clairement menacé les Américains postés à Manbij, expliquant qu’il n’était pas possible pour son armée de faire la distinction entre proxies kurdes et troupiers de l’Oncle Sam.

| Q. Et cela vous inspire quoi comme remarques ?

Jacques Borde. Plusieurs choses, en fait.

Primo, je crois Erdoğan tout à fait capable de joindre le geste à la parole…

Secundo, il n’est pas la seul ! Voyez Binyamin Nétanyahu et sa série de frappes en Syrie.

| Q. Des frappes qui ne sont pas sans risques à l’évidence. Les militaires le suivront jusque-là ?

Jacques Borde. Oui, sans aucun doute.

J’ai toujours en mémoire ces images de blindés M-60 de la Türk Kara Kuvvetleri3 tirant à obus réels (si je puis dire) sur des positions britanniques à Chypre, lors de l’invasion de juillet 1974. L’Opération Attila ou opération Paix pour Chypre4.

Tertio, de leur point de vue, les Turcs estiment que leur intervention est parfaitement conforme :

1- au droit international.
2- aux résolutions du Conseil de sécurité concernant la lutte antiterroriste.
3- à l’article 51 de la Charte de l’ONU sur le droit de légitime défense .

Rappelons que l’article 51 est libellé comme suit :

« Aucune disposition de la présente Charte ne porte atteinte au droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un membre des Nations Unies est l’objet d’une agression armée, jusqu’à ce que le Conseil de sécurité ait pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationales. Les mesures prises par des membres dans l’exercice de ce droit de légitime défense sont immédiatement portées à la connaissance du Conseil de sécurité et n’affectent en rien le pouvoir et le devoir qu’a le Conseil, en vertu de la présente Charte, d’agir à tout moment de la manière qu’il juge nécessaire pour maintenir ou rétablir la paix et la sécurité internationales ».

Je ne vous dis pas que les Turcs ont raison sur ce point et que je partage leur point de vue, je vous dis simplement que telle est leur position. Position renforcée par le fait que la présence des forces spéciales US, que ce soit à Manbij au ailleurs, en Syrie n’a aucun fondement légal. L’administration Assad a, à plusieurs reprises, condamné cette présence étasunienne sur le sol syrien et demandé à sa consœur trumpienne d’y mettre fin. Ce qu’elle n’a pas fait.

Quelque part, si les Américains devraient prendre de mauvais coups en Syrie, et les événements les plus récents viennent de le démontrer même la suprématie aérienne a ses limites, ce serait de leur entière (ir)responsabilité. À un moment donné, il faut bien que les choses soient dites !…

| Q. Mais, pourrait-il s’agir pour Ankara d’une opération limitée ?

Jacques Borde. A priori, non. Lors de l’annonce de son lancement, durant un congrès local de l’AKP, Erdoğan a bien précisé qu’après avoir nettoyé Afrine, l’armée turque poursuivrait sa mission jusqu’à Manbij. L’endroit d’où opèrent les forces spéciales US.

Sans parler, probablement, de quelques autres…

| Q. Et cela pourrait avoir des conséquences ?

Jacques Borde. Bien sûr. Et pas n’importe lesquelles.

Pour s’en convaincre, il nous suffit de relire entre les lignes, les propos extrêmement explicites du ministre turc de la Justice, Bekir Bozdağ, qui, en bon juriste, soulignait sur CNN-Turk que « S’ils [les miliciens kurdes] ne se retirent pas de Manbij, alors nous irons à Manbij et nous irons à l’est de l’Euphrate (…). Nous ne souhaitons aucun affrontement avec les États-Unis à Manbij, à l’est de l’Euphrate ou ailleurs (…). Les États-Unis doivent être conscients des sensibilités turques. Si des soldats américains portent des uniformes terroristes ou se trouvent parmi les terroristes au cours d’une attaque contre l’armée, alors il n’y aura aucune façon de faire la distinction ».

| Q. Pas des paroles en l’air, selon, vous ?

Jacques Borde. Tout ce que vous voudrez sauf des paroles en l’air ! Le sort féroce fait à une combattante des YPJ est là pour nous rappeler que les Turcs et leurs proxies ne font pas une guerre en dentelles.

Or, de facto comme de jure, ni les YPG et YPG ne sont des unités régulières. Comme tous les combattants irréguliers, ils sont à la merci du vainqueur qui, en l’espèce, n’est pas connu pour son tropisme envers les droits de l’Homme. Et, pour revenir, aux seuls Américains, Bozdağ de préciser que « …s’ils s’opposent à nous vêtus de tels uniformes, nous les considérerons comme des terroristes ».

A ajouter que, stricto sensu, les membres d’unités régulières que sont les membres des forces spéciales US sont tenus :

1- de porter les tenues réglementaires en usage dans leur pays d’origine. Sauf à être officiellement, en vertu d’accords bilatéraux entre forces régulières, dotés des uniformes réglementaires des unités auprès desquelles ils sont détachés. Ce qui semble être le cas, sauf que les YPG ne sont pas la force armée d’un État lié par traité aux États-Unis.
2- d’y arborer insignes et grades en vigueur. Même si l’usage du tir embusqué (sniping) fait que les grades le sont de moins en moins et les insignes d’unités des modèles à basse visibilité. Mais se battre sous les couleurs de groupes reconnus y compris par des SR de votre propre pays (ici la CIA) comme des organisations terroristes takfirî est effectivement particulièrement hasardeux.

À bon entendeur…

Notes

1 Une des causes de la surchauffe de nos armées.
2 La Tribune .
3 Ou Forces terrestres turques.
4 En VO : Atilla Harekâtı ou Kıbrıs Barış Harekâtı.

 

A Propos Jacques Borde

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