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Quid du Grand jeu, pendant la trêve estivale ?

| Guerre Vs DA’ECH | Questions à Jacques Borde |

Si la petite équipe qui s’échine à vous offrir son expertise dans les colonnes de BforBORDE, aura pris un court, mais mérité, repos, vous vous doutez-bien qu’il n’en a pas été de même pour les parties en lice (proxies y compris) au Grand jeu entre les puissances. Si d’un côté, les périls ont, un peu, régressé au Levant. Les métastases de la terreur takfirî ont progressé en Asie. Premier entretien donc sur ce qui s’est passé durant cette trêve estivale.

| Q. Que pensez des incidents armée entre éléments pro-trucs et ceux, américains, de l’opération Inherent Resolve ?

Jacques Borde. Prévisible, trop prévisible.

Quant aux faits, rappelons que dans la province (syrienne) d’Alep, des « opposants pro-turcs », autrement dit des proxies d’Ankara, ont attaqué des éléments de la coalition américano-centrée. C’est ce qu’a rapporté Reuters citant le Spokesman for Combined Joint Task Force, Operation Inherent Resolve qu’on ne présente plus, le colonel Ryan S. Dillon1.

L’incident a eu lieu non loin de la ville de Manbij (gouvernorat d’Alep). Une zone où agissent des groupes soutenus par Ankara.

« Nos forces ont essuyé des tirs et ont répliqué, puis se sont repliées sur une position plus sûre », a déclaré Ryan S. Dillon.

| Q. Oui, mais ça vous inspire quoi comme réflexions quant au fond ?

Jacques Borde. plusieurs choses :

1- dire, comme le fait élégamment Dillon, que « Nos forces (…) se sont repliées sur une position plus sûre », signifie probablement que les forces en question ont tout simplement détalé. Ça arrive aux meilleures armées ;
2- que des proxies pro-turcs, qui n’agissent pas sans le feu vert d’Ankara, ont reçu l’ordre d’aller titiller les Américains et leurs proxies. Le grand jeu encore et toujours ;
3- qu’ils ne sont pas si mauvais que ça vu qu’en face, côté proxies US, on a préféré refuser la confrontation ;
4- Rappelons que les armées US et turques (et leurs mercenaires arabes kurdes, etc.) sont en Syrie motu proprio sans consultation préalable avec Bagdad, Damas ou Beyrouth ! Alors : balle au centre ai-je envie de dire à ces messieurs…

| Q. Qui sont au juste ces proxies d’Ankara, comme vous les appelez ?

Jacques Borde. Oh, il y un peu de tout, en fait :

1- des Turkmènes qui, comme la plupart des communautés au Levant, ont constitués des milices ;
2- des opposants laïques à Damas ;
3- le reliquat des Contras syriens que l’administration Erdoğan, comme tout le monde dirai-je, instrumentalise ;
4- du commando turc défroqué, si je puis dire, souvent il suffit de changer simplement insignes et bagdes ;
5- des miliciens de la droite nationaliste turque, les fameux Boz Kürtlar2, la force de frappe du Milliyetçi Hareket Partisi (MHP)3.

Je vous rappelle que BforBORDE avait démontré, photos à l’appui, leur présence en Syrie. Cf. Le Sultan lâche-t-il ses Loups (de guerre) gris sur la Syrie ? .

| Q. Il semblerait que beaucoup d’Américains expatriés ne soutiennent pas Trump, cela peut-il avoir un impact à la longue ?

Jacques Borde. (Éclat de rire). Grand bien leur fasse. Beaucoup ? Vous avez vu ça où : dans une boule de cristal ? Ah, oui : une poignée de bobos de gôôôôche, entre 15et 20 pas plus, ont effectivement répondu à l’appel estival de la présidente de Democrats Abroad Toulouse, Meredith Wheeler4, qui a organisé un rassemblement. Franchement : quel intérêt ? Souhaitons à ces expats (donc ayant les moyens de vivre en France, soit dit en passant) un bon apéro et passons aux choses sérieuses…

| Q. Et lorsqu’ils critiquent les ratés de l’administration Trump ?

Jacques Borde. C’est leur droit. Mais, là encore, de quoi parlons-nous ? Démocrates et Deep State ont, certes, mis à mal des textes emblématique. Mais à côté de ça :

1- une foultitude de décrets sont passés comme des lettres à la postes ;
2- des textes lucides, mais en déshérence en raison du laxisme et de la lâcheté endémiques des Démocrates et des faux Républicains, sont désormais appliqués avec toute la rigueur de la loi ;
3- l’effet d’annonce propre à l’art de la communication du président Donald J. Trump suffit à produire de réels effets ! Chute de 60% dans les arrivées d’immigrants illégaux ; notamment.

Par ailleurs, le ton musclé que Trump n’hésite pas à prendre, y compris avec les plus anciens de ses partenaire porte plutôt ses fruits.

| Q. Par rapport à qui ?

Jacques Borde. (Sourire) Par rapport à à peu près tout le monde, en fait.

Depuis les discours de Riyad et de Bruxelles et ses admonestations variées, imagées et aussi peu diplomatiques que possible, la quasi totalité des personnes visées par les tweets de Trump ont compris le message :

1- les pays du Golfe ont, enfin, revu à la baisse leur soutien aux groupes takfirî issus du Jamiat al-Ikhwan al-Muslimin5 ;
2- l’OTAN a opéré un virage à 90 degrés et commence à combattre réellement les Contras takfirî qu’elle soutenait jusque là sur plusieurs théâtres d’opération.
3- sonnées par les menaces à peine voilées de Trump, les pétromonarchies ont prestement sorti leurs carnets de chèque pour s’acheter un peu de tranquillité auprès de l’Oncle Sam.

Une facture de quelques 500 Md$US, tout de même. À comparer avec les gesticulations de la diplomatie russe, assez peu efficaces sur le fond.

| Q. Et qui reste rétif aux admonestations trumpiennes ?

Jacques Borde. Toujours les mêmes : Ankara, Damas et Téhéran. Mais, parmi ces trois-là, seule la Sublime porte marchait précédemment de concert avec Washington…

| Q. Êtes-vous surpris, comme beaucoup, par le renversement d’alliance que semble opérer Trump vis-à-vis de l’Inde et au détriment du Pakistan ?

Jacques Borde. Oui et non.

J’ai effectivement lu, sur Challenges, que Jean-Gabriel Fredet s’en inquiétait beaucoup, estimant que ce revirement témoignait, selon lui, d’une « géopolitique inquiétante ». « En demandant à l’Inde de l’épauler contre les Taliban, Trump renforce la détermination du Pakistan, ennemi juré de New Delhi, d’abriter les djihâdistes en guerre au Cachemire contre son grand voisin »6.

| Q. Et vous n’êtes pas d’accord avec cette analyse ?

Jacques Borde. Factuellement, non. Elle est erronée à plusieurs titres.

Trump, c’est important de le souligner, ne fait que s’adapter à la nouvelle donne régionale qu’a, notamment, entériné le patron de la Bhāratīya Vayu Sēnā7, l’Air Chief Marshal Birender Singh Dhanoa, lorsqu’il a adressé aux 12.000 officiers sous ses ordres une lettre leur demandant de se préparer à de nouvelles opérations avec un préavis très court.

Le Marshal Dhanoa faisant explicitement référence à une menace terroriste au Jammu & Cachemire. Donc, pour que les choses soient bien claires : un terrorisme à 100% sunni.

Précisions d’importance :

1- les sponsors de ce terrorisme cachemiri ont toujours été, à côté des Séoudiens, les Pakistanais ;
2- Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)8 a commencé le basculement d’une partie de ses cadres au Jammu & Cachemire bien avant la décision de Trump ;
3- la « géopolitique inquiétante », dont il est urgent de se préoccuper, est plutôt celle de DA’ECH et de ses divers sponsors, à commencer par celui le plus proche du front du djihâd cachemiri : Islamabad ;
4- il a, semble-t-il échappé à notre estimé confrère que le Jammu & Cachemire fait toujours partie de l’Union indienne. De ce fait, il y a une certaine logique pour l’administration Trump de demander « à l’Inde de l’épauler » contre les menaces régionales, Taliban, y compris ;
5- il n’échappera à personne qu’espérer voir le « Pakistan, ennemi juré de New Delhi », tempérer son appui aux « djihâdistes en guerre au Cachemire », est à peu près aussi illusoire que de demander à un alcoolique invétéré de renoncer à la bouteille.
6- le renforcement de l’alliance entre Nouvelle-Delhi et Washington n’est en rien une nouveauté, il suffit de voir les marchés d’armements raflés par la Defense Security Cooperation Agency (DSCA)9 aux Russes ces dernières années : Boeing P-8I Poseidon10 et Boeing C-17 Globemaster III (10 exemplaires) notamment.

Pour finir, à en croire le quotidien séoudien de Londres, Asharq Al-Awsat, Américains et Russes se réuniront à la mi-septembre 2017 en Jordanie pour finaliser l’accord de cessez-le-feu qui est, peu ou prou, en vigueur dans le sud-ouest de la Syrie.

| Q. Sur quelles bases ?

Jacques Borde. Selon, Asharq Al-Awsat, « Il s’agit surtout d’évoquer le déploiement des observateurs chargés de surveiller la mise sur pied des zones de désescalade dans le sud-ouest de la Syrie. Mais les parties aborderont d’autres dossiers épineux, à savoir ». Notamment ce que certains verraient bien comme « ‘le retrait des forces alliées de l’Iran’ du Sud syrien, l’ouverture du point de passage d’al-Ramtha ou encore la formation d’un groupe d’observateurs chargé de veiller au bon déroulement de la trêve dans les zones de désescalade »11.

| Q. Clairement, c’est Téhéran qui est visé ?

Jacques Borde. Oui, sans aucun doute. Si l’on suit le fil conducteur que nous donne Asharq Al-Awsat, « Washington croyait avoir réussi à convaincre Moscou de pousser ses alliés pro-iraniens du Hezbollah à quitter les zones de désescalade »12.

À cela près, poursuit le quotidien, que « la Russie, la Jordanie et les États-Unis divergent sur les modalités du retrait que les alliés de l’Iran devraient effectuer dans le Sud syrien : si Moscou défend l’idée d’un retrait de 10 miles (…) cette distance pour les Américains devrait être de l’ordre de 20 miles. Or, au cours de leur dernière rencontre en Jordanie, Américains et Russes ont largement débattu du sujet et la délégation américaine » pour finalement arriver à ce que « les alliés de l’Iran devraient s’éloigner des frontières jordaniennes et israéliennes avec la Syrie, d’une distance oscillant suivant des cas entre 5 et 10 miles »13.

Au Levant, plus encore qu’ailleurs, le diable est bien dans les détails…

Notes

1 Le porte-parole de la Coalition.
2 Loups gris.
3 Parti d’action nationale, ultranationaliste et pantouranien.
4 Une personne charmante au demeurant.
5 Ou Association de la Confrérie des musulmans, autrement dit les Frères musulmans (FM).
6 Challenges n°531 (31 août 2017).
7 Armée de l’air indienne.
8 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
9 Agence US d’Exportation d’Armement.
10 En remplacement de ses Bear F (Tu-142). Le premier d’entre eux est livré le 19 décembre 2012, les 2 suivants en 201317. Une option pour 4 appareils supplémentaires a tété levée le 16 juillet 2016 pour une livraison à partir de 2019.
11 Asharq Al-Awsat (3 septembre 2017).
12 Asharq Al-Awsat (3 septembre 2017).
13 Asharq Al-Awsat (3 septembre 2017).

 

A Propos Jacques Borde

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