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Lutte Vs Radicalisation. « Une partie des individus n’est pas déradicalisable »

| Guerre Vs DA’ECH | Questions de Ouest-France à Amélie-Myriam Chelly |

Le Premier ministre Édouard Philippe a présenté ce vendredi un nouveau plan contre la radicalisation djihâdiste qui consacre un large volet à la déradicalisation. Cependant, Amélie-Myriam Chelly, universitaire spécialiste de ces questions, estime qu’il n’y a pas de solution miracle pour déradicaliser quelqu’un.
Prévenir la « contagion » en prison, prendre en charge les mineurs de retour des zones de guerre ou encore durcir les conditions d’ouverture d’établissements scolaires hors contrat : le gouvernement s’attaque à la question de la radicalisation islamiste. Édouard Philippe a présenté vendredi une soixantaine de mesures pour lutter contre ce phénomène.
Parmi les problèmes soulevés ces dernières années, la question de la déradicalisation fait débat. En effet, les autorités françaises rencontrent des difficultés à trouver une parade efficace. Symbole de cet échec, le premier centre de « déradicalisation », en Indre-et-Loire, a fermé en juillet 2017.
Amélie-Myriam Chelly, docteure en sociologie & membre associée au CADIS (EHESS-CNRS), spécialiste des questions liées à la radicalisation islamiste, nous explique pourquoi.

Q. Le profil des radicalisés a-t-il évolué dans le temps ?

Dr. Amélie-Myriam Chelly. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à la troisième génération de personnes radicalisées. La première a démarré dans les années 1990 avec les Français qui sont partis faire la guerre en Bosnie. Ils n’avaient pas accès à l’information en France. Ils sont allés la chercher eux-mêmes, sur place. En revanche, on peut s’appuyer sur eux pour parler à la troisième génération, car aujourd’hui on ne peut douter de leur déradicalisation.

La deuxième génération, dans les années 2000, Al-Qaida est venu les chercher mais leur disait : « Êtes-vous prêts à vous plier à toutes ces règles pour être de bons musulmans ? » La troisième – les Français partis en Syrie ou en Irak – DA’ECH leur fournit tout, clé en main, et répond à leurs attentes consuméristes.

Q. Les techniques de déradicalisation aujourd’hui en place sont-elles vaines ?

Dr. Amélie-Myriam Chelly. Le terme de déradicalisation est un problème en soi. On veut mettre ce mot au singulier, alors qu’il faut le mettre au pluriel. Il y a autant de déradicalisations que de radicalisations, c’est un cheminement humain. Par exemple, la méthode Dounia Bouzar (NdlR, elle consiste, entre autres, à réunir jeunes radicaux en groupe de parole pour parler d’eux, de l’islam et de leurs doutes) ne peut s’appliquer que sur une petite partie des radicalisés.

Aussi, la méthode théologique, qui consiste à expliquer qu’il y a plusieurs lectures de l’islam, peut fonctionner sur des personnes qui adoptent des postures, mais ce n’est pas le gros des troupes car, avec DA’ECH, il faut faire le djihâd pour être un bon musulman, pas l’inverse.

Q. Quelles méthodes ont prouvé leur efficacité ?

Dr. Amélie-Myriam Chelly. Il y n’y a pas de solution miracle. Il y a plusieurs types de personnes radicalisées et donc différentes solutions. Je les catégorise en trois structures mentales. Les premiers ont une aspiration idéaliste. Ceux-là, sont plus faciles à déradicaliser, car on peut les confronter à des personnes qui ont été désenchantées après être parties rejoindre DA’ECH à l’étranger. C’est une technique efficace.

Une partie des individus ne sont pas déradicalisables, car pour eux, cette idéologie est une grille de lecture du monde. Dans ces cas-là, ils vont soit mourir pour leur cause, soit se retrouver en prison. On l’a vu récemment quand un détenu radicalisé a blessé trois gardiens de prison car il ne voulait pas être transféré et quitter son « monde ».

Autre catégorie, ce sont ceux qui ont trouvé dans le radicalisme, une réponse à leurs problèmes personnels dans un temps précis. C’est un raisonnement assez lâche, la continuité d’une société consumériste, dont DA’ECH profite pour recruter les occidentaux. Il leur dit : « Tout ce que vous n’avez pas de votre vivant, vous l’aurez à votre mort  ». Quand on regarde le testament de ces personnes, ce n’est que de l’ultra-indivualisme qui en ressort.

Q. Les méthodes d’endoctrinement mises en place par DA’ECH ont-elles un temps d’avance sur les techniques de déradicalisation ?

Dr. Amélie-Myriam Chelly. Ils ont un temps d’avance mais sont confrontés au problème du désanchentement. Dès lors que DA’ECH s’institutionnalise, cela entraîne des dérives et de la corruption. Beaucoup d’Occidentaux les quittent car ils ne retrouvent pas sur place ce qu’on leur avait vendu. Comme je l’ai dit tout à l’heure, on peut s’appuyer là-dessus.

Cependant, il faut être vigilant  : les personnes qu’on « utilise » pour parler à d’autres de leurs déceptions ne sont pas toujours entièrement déradicalisées : c’est parfois une stratégie de défense de leur avocat pour montrer qu’ils souhaitent renouer avec la société.

Q. Couper quelqu’un de son environnement, provoquer une rupture, peut être une solution ?

Dr. Amélie-Myriam Chelly. Il y a des quartiers entiers ou l’islam radical est le discours dominant. Pour retourner ce mode de pensée, il faut trouver une stratégie qui ne vient pas de l’État. Par exemple, les interventions dans les écoles sont contre-productives. Les jeunes qui sont radicalisés ou près de basculer rejettent l’État. Il ne faut donc pas leur proposer une contre-idéologie qui en émane. Cela doit venir d’initiatives privées. Il est impossible d’agir sur des groupes entiers, seulement sur des individus.

Il faut créer une rupture, mais c’est difficile quand des familles entières baignent dans cette idéologie. Le sang ne se remplace pas et on ne fera jamais plus confiance à un étranger qu’un membre de sa famille.

© Ouest-France.

 

A Propos Amélie-Myriam Chelly

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