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Boulette ou coup de maître ? Trump met le JCPoA en mort clinique… [1]

| États-Unis / Iran | JCPoA | Questions à Jacques Borde |

N’en déplaise à ses détracteurs, Donald Teflon Trump, prenant tout son petit monde de vitesse (sa décision était officiellement attendue pour le 12 mai 2018), vient de démontrer capitoli & orbi, si je puis dire, que Washington était bien le faiseur de pluie de l‘Orient compliqué cher au général. Qu’en cette affaire il ait tort ou raison importe in fine assez peu. La réalité est toute autre : en abattant ici son brelan, Trump vient, tout simplement de rebattre les cartes au Proche & Moyen-Orient. Le reste – les réactions de l’Europe, notamment – n’est que de l’écume géostratégique dans un grand jeu qui dépasse la plupart de ses acteurs. À commencer par les Russes & les Européens que nous sommes. Épisode 1.

« Il n’y aura pas de nouvel accord. Ils [les Iraniens] ne vont pas se retirer de Syrie maintenant [alors qu’ils ont quasiment remporté la partie, NdlR]. Sur le balistique, ils n’ont aucune raison d’accepter de restreindre leur programme, et être ainsi le seul pays à le faire dans la région. Après tout, l’Arabie Séoudite possède tout un parc de missiles capables de frapper Téhéran ou Tel-Aviv. Or personne ne leur a jamais demandé le moindre contrôle ».
François Nicoullaud, ancien ambassadeur de France en Iran, in Le Point (9 mai 2018).

| Q. Bon, peut-on dire que l’Accord de Vienne a vécu ?

Jacques Borde. A priori, oui.En tout cas, ce qui saute aux yeux est que le Joint Comprehensive Plan of Action/Plan d’action global conjoint (PAGC/JCPoA)1 est, ad minimo, en état de mort clinique. Qu’on soit, ou pas d’accord avec lui, le président américain, Donald J. Trump, vient bien de débrancher la machine.

| Q. Que répondez-vous à ceux qui voit dans le retrait US une erreur de Trump ?

Jacques Borde. Vrai et faux, à la fois. Certes c’est Donald J. Trump, qui a acté ce retrait. Mais à qui la faute ?

Le cloaca mediatica nous vante le rôle de l’administration Obama quant au Joint Comprehensive Plan of Action (PAGC/JCPoA). Mais, oublie le plus naturellement du monde de nous dire que cette même administration Obama n’a jamais dépassé l‘acte politique initial. Le JCPoA n’a jamais été ratifié par les chambres restant un acte politique, et non un traité reconnu comme tel que Trump a, le plus simplement du monde, balayé d’un revers de main. Ou plutôt d’un autre acte politique !

| Q. Pourquoi n’a-t-il pas été ratifié ?

Jacques Borde. Parce qu’il n’a jamais été présenté au vote par Obama de peur de se prendre un râteau. Ou comme le rappelle sur un mode plus ironique Eber Haddad « …que cet accord était tellement farfelu et dangereux qu’Obama n’a jamais osé le faire entériner par le Congrès américain ».

Une geste diplomatique par ailleurs assez conforme aux usages de l’hêgêmon étasunien qui ne se soucie que rarement de s’appliquer à lui- même les obligations internationales qu’il s’ingénie à imposer aux autres…

| Q. Et, face à cette montée aux extrêmes, quelle est la situation de Téhéran ?

Jacques Borde. Pas folichonne, c’est le moins qu’on puisse dire. Comme a eu raison de le dire Frédéric Encel sur un plateau TV, l’Iran est seul en cette affaire. Par là, et Encel a raison de le souligner, les Iraniens n’ont aucun allié de poids face à l’hêgêmon étasunien. Comme l’a un peu trop dit et répété, et ce à maintes reprises, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï V. Lavrov, l’Iran (et la Syrie) n’est pas un allié pour Moscou. Un partenaire certes, mais pas un allié. Et c’est là toute la différence.

Une manière de dire que le parallèle que certains tentent avec la Corée du Nord, ne tient absolument pas.

| Q. Et, localement, les choses pourrait déraper ?

Jacques Borde. En matière de tensions au Levant, le pire a souvent été au rendez-vous.

Et, dans ce domaine, lisons et relisons le communiqué pondu, quelques minutes après le discours de Trump, par le bureau du ministre du Ha’Misrad Ley’Anyinei Modi’in2, Yisrael Katz, « Comme cela a été prouvé dans le cas de la Corée du nord, le seul moyen de contrôler des dictatures déterminées en quête de l’arme nucléaire, c’est d’imposer des sanctions sévères et de montrer une volonté d’utiliser la force ».

Tout reste possible. A fortiori, le pire.

| Q. Mais ce pire, n’a-t-il pas commencé ?

Jacques Borde. Oui, en quelque sorte.

Mais les échanges de tirs ont commencé dès le 8 mai 2018, lorsqu’un dépôt d’armes près de Damas a été la cible d’une frappe qui, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH) proche des SR britanniques, a tué 15 combattants, dont huit Iraniens, selon une ONG.

La dernière frappe de Tsahal, peu après minuit heure locale (23h00 en France) dans la nuit du 9 au 10 mai 2018, serait une riposte aux tirs de roquettes imputés par Jérusalem à la Nirouy-é Ghods3, sur les premières lignes de l’armée israélienne sur le Golan.

« Nous savons que cela vient de la Force al-Qods » a indiqué sans plus de précision, une source militaire israélienne, qui précise que Tsahal « considère cette attaque iranienne contre Israël avec une très grande sévérité ».

Pour être complet, on rappellera qu’Israël a annexé en 1981 la partie du Golan (1.200 km2) qu’il occupait depuis 1967. Une annexion de facto qui n’est pas reconnue par la communauté internationale, qui considère toujours le territoire comme syrien. Environ 510 kilomètres carrés restent sous contrôle syrien. Israël et la Syrie restent donc officiellement en état de guerre.

| Q. Mais, le grand gagnant de ce mouvement de pièces sur l’échiquier du Levant, c’est Israël ?

Jacques Borde. Pour l’instant, oui. Mais comme disait Virgile : Timeo Danaos et dona ferentes4. Autrement dit, avec Teflon Trump, il se pourrait que la contrepartie que demandera l’administration Trump à sa consœur hiérosolymitaine soit quelque peu âcre en bouche. Car, comme l’a noté Raphaël Ahren, « Trump a dorénavant fait deux cadeaux à Israël : la relocalisation de l’ambassade américaine à Jérusalem et l’annulation de l’accord iranien. Il est possible qu’il réclame aux Israéliens des concessions en échange une fois qu’il aura révélé son plan pour l’accord de paix ultime avec les Palestiniens. Cela pourrait être un accord que Nétanyahu pourrait avoir du mal à faire annuler »5.

Comme dit l’autre : on n’a rien sans rien !

| Q. Et du côté de Riyad ?

Jacques Borde. Sous les ors de Mohamed Ibn-Salmān Āl-Séʻūd, on se satisfait bien évidemment de la décision de Washington. Sauf que ce durcissement de tons vis-à-vis de Téhéran, va s’accompagner d’une hausse du brut.

Or, écrit Marc Fiorentino, « Une hausse des cours qui ne serait pas une bonne nouvelle pour le consommateur américain. Surtout avec la driving season, la saison où les consommateurs américains sont très sensibles au prix de l’essence. Une hausse du prix de l’essence serait extrêmement impopulaire et ça Donald Trump n’en veut pas. Et c’est ce qui limite pour l’instant la hausse des cours du pétrole. Les traders pensent que l’Arabie Saoudite, évidemment favorable à la décision américaine, viendra éventuellement, avec d’autres membres de l’OPEP, augmenter sa production de pétrole si nécessaire pour éviter une flambée des cours au-dessus des 80 dollars par exemple »6.

Là encore, on n’a rien sans rien !

[à suivre]

Notes

1 Ou pour les Iraniens le Barnāme Yām-é Eqdām Moshtarak‎ (BARJAM).
2 Ministère israélien du Renseignement.
3 Force de Jérusalem, une branche à part entière du Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi, en français Corps des Gardiens de la révolution islamique). Force spéciale en charge des opérations extérieures dévolues aux Pâsdâran, commandée par le major-général Qassem Soleimani. Elle dépend exclusivement du Rahbar-é Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî (et non du président), un peu comme le Kidon du Mossad reçoit ses ordres du seul Premier ministre israélien (la ressemblance s’arrêtant là).
4 Je crains les Grecs et les présents qu’ils font. Phrase mise dans la bouche de Laocoon par Virgile dans l’Énéide (II, 49), à propos du Cheval de Troie.
5 Times of Israël.
6 Mon Financier.com.

Trump, JCPoA, Tsahal, Yisrael Katz, MBS, Pâsdâran,

A Propos Jacques Borde

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