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Gaza, franchir le Limes : Pourquoi ? [2]

| Jérusalem Vs HAMAS | Questions à Jacques Borde |

Comment qualifier ce qui vient de se passer aux limites arides & barbelées séparant l’État hébreu de la Bande de Gaza ? Quelque part, on parlera du choc de deux froideurs. Celles, calculatrices, de deux ennemis entre qui la haine a atteint de telles limites qu’ils n’éprouvent aucun sentiment raisonnable l’un envers l’autre. C’est sur ce mur-là que buttent les volontés des uns & des autres. Les tentatives (ou provocations) des uns de faire bouger les choses se heurtant à l’appareil sécuritaire des autres. Rien qui ne constitue, hélas, une franche surprise. Le coquelicot s’accroche au rocher, mais le requiem résonne de plus en plus fort. Jusqu’à quand ? Épisode 2.

| Q. Rien de vraiment nouveau, alors ?

Jacques Borde. Dans la longue histoire de la guerre, si. Notamment cette propension des actuels activistes à aller par eux-mêmes à la mort sans espérer causer de pertes substantielles à l’ennemi. Voire quasiment pas du tout, ici, dans le cas de Gaza.

| Q. Une forme d’engagement propre au HAMAS, diriez-vous ?

Jacques Borde. Se sacrifier volontairement ? Historiquement pas du tout. Non propre à l’Orient. Dans cette forme-là, en tout cas.

Concernant l’ancienne Palestine mandataire, prenez le terme le plus connu pendant des décennies, Fedayin. Terme qui a toujours servi à nommer les combattants palestiniens. En fait, il s’agit du terme fida’in, qui est le pluriel de fidai, qui étymologiquement ne signifie pas stricto sensu combattant, mais celui qui se sacrifie en vue d’obtenir la fida, la rédemption1.

| Q. Typique de l’Islam ?

Jacques Borde. Non plus. Les Anciens Romains et les Hittites avaient en commun un forme de sacrifice suprême du combattant, du chef de guerre, la Devotio.

Grande différence avec le chahid sunnî, la mort offerte en devotio avait pour retour la victoire. Ce qui ne figure pas dans le contrat passé par le fidai ou le takfir.

Aucune intifada n’a amené aux Palestiniens la concrétisation de leurs espoirs (État, droit au retour, etc.).

| Q. La religion encore ?

Jacques Borde. Oui, le lien entre l’homme et ce qui le dépasse. En fait, comme en Occident, une large partie du langage militaire dérive en droite ligne du langage religieux.

En fait le couple fida-fida’in est le nom officiel de ceux que nous appelons nous les Hashishin, qui sont des Ismailiens nazirites, dogmatiquement des chî’îtes septimains. En fait, le groupe sectaire fondé à la fin du XIe siècle par Hassabn Ibn-Sabbah, dont le fief sanctuarisé2 était la citadelle d’Alamût, un piton rocheux quasi inexpugnable.

Quant au terme Hashishin qui leur était accolé, il n’a absolument rien à voir avec l’assassinat et/ou le hashih.

L’erreur vient du fait que Hashishin signifie de manière littérale, aussi insignifiant que l’herbe, donc une personne de basse extraction ou de basse moralité. En clair, de très sales types pour leurs ennemis ou victimes.

Q. Pourquoi recourir à ce terme de fida’in de la part de ceux qui se définissaient comme des nationalistes arabes ?

Jacques Borde. Deux raisons, en fait

Primo, le sacré, en Orient encore, n’est jamais bien loin.

Secundo, Parce que les Fida’in étaient le must en matière d’activisme. « Des intellectuels de très haute volée », nous précise Philippe Bondurand3, qui rappelle que « les sources de l’époque insistent surtout sur leur maîtrise de la taqîya4 étroitement liée à la culture de la secte. On vante le dons des hashishins pour les langues, leur connaissance des cultures régionales, leur savoir théologique surtout. C’est en se faisant passer pour un soufi, sorte de sage mystique musulman qu’un fidai réussit à s’infiltrer dans l’entourage de Nizam al-Muk pour le tuer. Cette connaissance s’étend bien au-delà des infinies variétés de l’Islam : c’est en parfaits connaisseurs de la foi chrétienne que les pseudo-moines sont réputés endormir Conrad de Montferrat »5, proprement trucidé à Tyr en 1192.

Fait d’armes (sic) qui assurera leur réputation en Occident. Mais pas certain qu’ils en soient, pour autant, les responsables. Conrad avait beaucoup d’ennemis.

| Q. D’une certaine manière les jeunes Gazaouis sont des Orientaux comme les autres ?

Jacques Borde. Oui, mais pas seulement.

Je viens, encore une fois, de revoir The Gatekeepers, ce docu-entretien consenti par la crème du Sherut Ha’Bitaron A’Klali (SHABAK)6 sur la question israélo-palestinienne.

Là me revient cette phrase prêtée, je crois, au Dr. Iyad Saraj, médecin palestinien : « Votre souffrance est notre victoire ».

Tout un débat, en vérité.

| Q. La religion intrinsèquement liée à la guerre, alors ?

Jacques Borde. Toujours. Évidemment, le titre de The Gatekeepers est lui aussi une référence religieuse. Biblique, en fait : le Que jamais le Gardien d’Israël ne sommeille ni ne dort7 !

| Q. Pensez-vous que Palestiniens et Israéliens veulent encore la paix ?

Jacques Borde. Je l’espère. Mais, je n’ai plus de contacts avec des cadres palestiniens pour développer ce point.

Plus généralement, ce qui m’inquiète le plus est qu’il existe dans cette partie du Levant, une forte corruption à la tête des exécutifs. Et les corrompus, en règle générale, ne sont que peu intéressés par la paix et le bien de leurs administrés…

| Q. Pourquoi dire que par saturation cette crise n’affectera pas durablement la scène internationale. ?

Jacques Borde. Parce que c’est exactement, ce qui est en train de se passer !

Seules quelques chancelleries, dont la nôtre, ont réellement réagi à l‘ultima ratio des Israéliens. Une réaction qui se heurte et se heurtera toujours à la doxa sécuritaire de Washington dès que l’on touche, de près ou de loin, à Israël.

| Q. Donc, pour vous, rien n’a changé ?

Jacques Borde. Si. Mais rien qui n’arrange les partisans d’une paix à court terme. La question des frontières – et de ceux qui les franchissent en contravention des pouvoirs en place – a passablement évolué.

La vision d’acceptation et de solidarité qui existait (et sans grands résultats non plus) vis-à-vis de la question palestinienne et des précédentes intifadas, n’est plus qu’un lointain souvenir. Je vous fiche même mon billet que beaucoup de responsables politiques de par le monde n’évaluent pas ce qui vient de se passer à Gaza à l’aune des droits de l’Homme ou même du droit tout court, mais à celle de ce qui peut être matériellement fait pour arrêter des foules tentant de passer leurs propres frontières.

| Q. Comment jugez-vous de l’isolement de Jérusalem ?

Jacques Borde. Quel isolement, au juste ? Il n’a jamais été aussi étendu que le laissent entendre les media. Et, surtout, quelle progression ? Trop peu en tout cas pour obtenir le moindre changement de cap de l’administration Nétanyahu, qui, seule, à la maîtrise des frontières et de ce qui s’y passe.

Certes, l’Allemagne, la Belgique, le Royaume-Uni, et la Suisse ont apporté leur soutien au principe d’investigations (sic) lancé par le secrétaire général des Nations-unies, António Manuel de Oliveira Guterres, mais :

1- ces pays font partie des critiques avérés de l’administration Nétanyahu. Et depuis un certain temps déjà.
2- le Conseil de sécurité de l’ONU, ne rendra aucune résolution contraignante à l’endroit d’Israël. Ce que démontrent les derniers propos de l’US Ambassador to the United Nations, Nikki Haley8. Cf. « Aucun pays dans cette salle n’aurait agi avec autant de retenue que ne l’a fait Israël ».

Par ailleurs, s’il est vrai que le Conseil des droits de l’Homme va tenir une réunion extraordinaire ce vendredi (18 mai 2018). Ses décisions ne sont pas juridiquement contraignantes et il est passablement discrédité au plan international par de récentes prises de positions.

| Q. Et les ambassadeurs ?

Jacques Borde. Les convocations d’ambassadeurs israéliens sont, une une routine auquel est rompu le Misrad Ha’Hutz9, qui y fait face plusieurs fois par an. Quant aux rappels d’ambassadeur en poste en Israël, force de reconnaître qu’ils ne durent jamais bien longtemps. Lorsque, bien sûr, ils sont mis à exécution…

Comme l’aura noté Frédéric Encel, sur un plateau TV, ce qui vient de ce passer au limes sud d’Israël n’est pas (hélas) une grande nouveauté. Les précédentes intifadas furent aussi le théâtre de violences extrêmes. Et tout aussi improductives.

La seule véritable innovation au plan géopolitique serait davantage l’indifférence dont font preuve de plus en plus d’administrations arabes sur la question palestinienne. Voire pour quelque-unes une approche plus ouverte à l’endroit d’Israël.

| Q. Et la paix dans tout ça. Quelque-chose de positif peut-être ?

Jacques Borde. Oui, malgré tout. Selon des sources concordantes, le Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (HAMAS) aurait fait savoir à Tsahal être prêt à empêcher la jeunesse gazaouie, qui forme le noyau dur des manifestants, de se projeter le long de la frontière si, de son côté, l’armée israélienne tempérait ses frappes aéroportées sur ses positions.

Une offre qui, écrit Judah Ari Gross, « intervient alors que le nombre d’émeutiers palestiniens a chuté de façon drastique mardi, avec seulement 4.000 personnes qui, selon l’armée, ont participé aux affrontements frontaliers. Cela est à comparer aux quelque 40.000 Palestiniens qui ont participé à des émeutes violentes le long de la barrière de sécurité de Gaza la veille »10.

Par ailleurs, il semble bien que l’option d’une nouvelle Guerre de Gaza, qui aurait fait autrement plus de morts et de blessés côté palestinien, ne soit plus à l’ordre du jour. Elle n’est plus évoquée de manière aussi assurée que précédemment par les sources militaires israéliennes. Surtout si Jérusalem et le HAMAS trouvent un terrain d’entente à propos des frappes récurrentes sur la Bande de Gaza. Là, contre toute attente, il y aurait clairement déflation de la tension. Ce qui arrangerait tout le monde, mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs.

Notes

1 Ou qui se rédime, pour passer dans un registre plus biblique.
2 Tiens, encore un terme militaire issu du champ religieux…
3 In Hashishins : Sous la cape, le poignard. Guerre & Histoire, n°38, p.64-68 (août 2017).
4 Pan de la doctrine, que l’on traduit par dissimulation, auquel, à titre personnel, je préfère celui d’occultation.
5 In Hashishins : Sous la cape, le poignard. Guerre & Histoire, n°38, p.64-68 (août 2017).
6 Pour Service de Sécurité générale. Équivalent israélien de la DGSI et du FBI.
7 « Le secours me vient de l’Éternel, qui a fait les cieux et la terre. Il ne permettra point que ton pied chancelle ; celui qui te garde ne sommeillera point. Voici, il ne sommeille ni ne dort, celui qui garde Israël. L’Éternel est celui qui te garde, l’Éternel est ton ombre à ta main droite ». Psaume 121 (120).
8 Née Nimrata Randhawa, née et élevée dans une famille de confession sikh. Elle s’est convertie à la religion de son mari, le méthodisme, avant son mariage. Appartient, de fait, à l’aile chrétienne des Républicains pro-Trump.
9 Ministère israélien des Affaires étrangères.
10 Times of Israel .

 

A Propos Jacques Borde

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